Ernest Ginot – Édité par Émile Vaizand – 25 mai 2026 à 7h00
Cette année, le Festival de Cannes n'a pas seulement eu les yeux tournés vers le grand écran, mais aussi vers les coulisses du cinéma français. La faute à une sortie cinglante du patron de Canal+, Maxime Saada, en réponse aux professionnels du monde du cinéma signataires d'une tribune, parue le 11 mai dans Libération , contre l'influence et l' «emprise grandissante» sur le secteur de Vincent Bolloré, milliardaire d'extrême droite et actionnaire majoritaire du groupe qui détient la chaîne de télévision cryptée.
«Je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition» , a lancé Maxime Saada , le 17 mai à Cannes. Une menace qui sonne comme une «liste noire» et qui n'a pas manqué de faire réagir, un peu, mais aussi de faire trembler, beaucoup. Pourquoi autant de crainte? Le groupe Canal+ est-il vraiment libre de choisir, ou d'exclure, les films qu'il finance?
Si l'on devait résumer tout ce tintouin en une phrase, ce serait celle-ci: aujourd'hui, il est difficile de faire du cinéma en France sans passer, directement ou indirectement, par Canal+. L'empire de Vincent Bolloré est présent à tous les étages .
Pour faire simple, un film demande de l'argent. Beaucoup d'argent. Pour en trouver, un producteur doit en chercher un peu partout: grâce à des aides publiques ou par le Centre national du cinéma et de l'image animée ( CNC ), auprès d'investisseurs, de distributeurs, de producteurs étrangers, de plateformes ou encore de chaînes de télévision. Un vrai casse-tête, qui s'articule à plusieurs niveaux.
Comme l'explique le journal Le Monde , Canal+ intervient dès la naissance d'un projet, au niveau zéro. Avec sa société de production (et de distribution) StudioCanal et certaines de ses filiales, le groupe peut coproduire ou financer directement un tournage. Dès l'origine d'un film, on peut donc déjà retrouver l'empreinte Canal.
Deuxième palier crucial: la distribution. C'est une position stratégique. Le distributeur est celui qui décide de la manière dont un film est présenté au public, de sa promotion à son avènement dans les salles. Vous vous en doutez, un film mal distribué, c'est le flop assuré. Avec quelque 200 films distribués par an, StudioCanal est un acteur incontournable. Et c'est loin d'être terminé.
C'est sûrement le point le plus important et où Canal+ pèse de tout son poids: la diffusion. En 2025, le groupe a investi 163 millions d'euros dans 148 films français au titre de la diffusion, soit près de la moitié de l'ensemble des investissements des diffuseurs. Un montant qui lui vaut le titre de premier diffuseur du cinéma français.
À regarder de plus près, on est davantage sur un financeur déguisé en diffuseur. Une large partie de cet argent arrive en fait bien avant la sortie des films. La loi impose en effet aux chaînes comme Canal+ un préfinancement obligatoire: c'est-à-dire l'achat de droits de diffusion avant même que les films ne soient tournés . Les diffuseurs sont donc souvent les cofinanceurs du film dès sa conception.
En échange, Canal+, dans sa position dominante, bénéficie d'une autorisation de diffusion d'un film dès six mois après sa sortie en salles, contre vingt-deux mois pour les chaînes gratuites. Vous vous en doutiez, on n'était pas dans le philanthropisme.
Si l'on devait faire un petit point récap', le pouvoir de Canal+ dépasse largement celui d'un simple diffuseur: le groupe est présent du début à la fin de la chaîne, avec un poids financier considérable. Ses choix influencent forcément ce qui finit par être produit. Et c'est là que l'histoire se corse.
Concrètement, le groupe Canal+ ne décide pas seul quels films existent. Il n'a pas un monopole légal sur le cinéma français . Pour autant, à chacun de ces étages, Canal+ conserve une liberté de choix. Car la loi impose combien il doit investir, pas sur qui.
Comme le groupe dirigé par Maxime Saada représente une part énorme du financement du cinéma français, ses choix influencent forcément ce qui finit par être produit. C'est là que réside le vrai pouvoir de Canal+: en décidant quels projets préfinancer, quels films distribuer, il peut façonner le cinéma français autant par ses choix que par ses refus. D'autant plus qu'avoir l'appui du groupe sur un projet est aussi un gage de confiance pour les investisseurs, qui se lancent plus facilement dans l'aventure.
Canal+ peut ainsi théoriquement préférer certains réalisateurs, pousser pour certains acteurs, privilégier des films plus grand public, ou choisir de ne pas financer tel ou tel projet. En bout de course, Canal+ influence donc fortement les films qui deviennent finançables, tant sa place est devenue presque indispensable dans l' économie du cinéma français.
Cette concentration de pouvoir pose une question cruciale. Et si les choix de films de Canal+ n'étaient un jour plus faits sur des critères artistiques ou commerciaux, mais plutôt politiques voire idéologiques ? C'est là que se concentrent certaines inquiétudes des professionnels du secteur, qui ont osé les nommer dans la tribune parue dans Libé. Et qui pourraient, à en croire la sortie de Maxime Saada, en payer le prix.
Cette crainte est loin d'être irrationnelle. Vincent Bolloré, propriétaire du groupe Canal+ et onzième fortune de France , est une figure aussi centrale que controversée. Son empire médiatique , dont fait partie la chaîne d'information CNews, a été patiemment constitué dans le but de mener une guerre idéologique avec un objectif: favoriser le désenclavement de l'extrême droite et hâter l'union des droites, résume France Inter . Et ce, afin d'installer le Rassemblement national au pouvoir en 2027. Si l'influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films est pour le moment discrète, son «projet civilisationnel» n'a échappé à personne.
D'autant plus que cette concentration de pouvoir dans le paysage du cinéma français pourrait encore s'accroître. «En octobre 2025, le groupe Canal+ a acquis 34% du capital d'UGC, le troisième plus grand réseau de salles de cinéma françaises, avec la perspective d'acquérir 100% des parts d'ici à 2028. C'est une nouvelle étape dans la stratégie d'expansion de Vincent Bolloré» , écrivent les près de 600 professionnels dans la tribune .
Et vous avez probablement déjà visité un cinéma du réseau UGC, qui détient cinquante-cinq complexes en France et en Belgique, dont celui des Halles à Paris, le cinéma le plus fréquenté au monde. À l'avenir, le groupe pourrait ainsi théoriquement décider non seulement de ne pas financer ou distribuer un film, mais aussi de ne pas le programmer dans ses salles.
