Temps de lecture: 3 minutes - Repéré sur New Scientist
Les gens qui accordent le plus d'importance à la protection de l'environnement, tout en ayant le plus de moyens, seraient aussi ceux dont le style de vie fait le plus de dégâts à la planète. C'est ce qu'indique une nouvelle étude parue dans la revue Nature . Elle s'intéresse au comportement des individus aux plus hauts revenus et niveaux de diplôme, tout en prenant en compte leurs convictions personnelles en matière d'écologie. Contrairement aux apparences, l'intention n'est pas moralisatrice: il s'agit au contraire de montrer que l'action individuelle ne peut rien sans mesures systémiques.
Avant d'arriver à cette conclusion, les chercheurs de l'Université de Cambridge (Royaume-Uni) ont interrogé 5.000 personnes en France, au Canada, en Allemagne, en Italie, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Les participants ont été questionnés sur leur niveau de vie, leurs revenus, leur patrimoine, leur diplôme et le prestige de leur métier, dans le but d'établir leur statut socio-économique. Ensuite, on leur a demandé ce qu'ils pensaient de la nature, du réchauffement climatique et du gaspillage. Enfin, les répondants ont détaillé leur consommation de viande et de produits laitiers, la taille de leur logement, le volume de leurs déchets, leur utilisation de véhicules et leur recours à l'avion afin d'estimer une «empreinte écologique» .
Plus les sondés accordent d'importance à la protection de l'environnement , plus leur empreinte écologique est basse. Logique. Mais chez les 30% les plus riches, ça s'inverse: ceux qui placent l'environnement en haut de leurs priorités polluent plus que leurs pairs, et leur mode de vie est clairement en cause. Les personnes les plus riches et amoureuses de la nature prennent davantage l'avion –une des activités individuelles les plus polluantes. «Elles se disent parfois qu'elles compensent avec d'autres habitudes, comme le recyclage, qui, en fait, n'équilibrent pas du tout leur impact sur l'environnement» , précise auprès de New Scientist Malte Dewies , coauteur de l'étude.
Loin d'être une critique de l'activisme écologique, cette étude montre que pour lutter contre le réchauffement climatique , changer les politiques publiques a bien plus de poids que de changer les mentalités. «On ne veut pas dire que les individus sont les seuls responsables de leur empreinte carbone , poursuit Malte Dewies. Les alternatives peu polluantes, notamment à l'avion, restent effectivement difficiles à trouver.»
Après tout, c'est bien le conglomérat pétrolier British Petroleum qui a popularisé la notion d'«empreinte carbone». Ses publicitaires ont eu la bonne idée, dans les années 2000, de détourner la responsabilité vers les consommateurs . La pollution est votre problème, disent-ils, pas celui des entreprises qui forent les entrailles de la Terre pour extraire, puis vendre, des combustibles fossiles . Certes, les individus ne sont pas déchargés de toute responsabilité et les efforts personnels ont leur importance, mais le problème reste systémique. Tant que les énergies fossiles seront au cœur de notre système énergétique, aucun individu n'y pourra rien.
L'écologisme est «une valeur universaliste , explique Felix Creutzig, un chercheur de l'Université de Sussex qui n'a pas participé à l'étude. Donc les écologistes sont aussi les plus ouverts d'esprit, ceux qui veulent interagir avec d'autres cultures, qui ont des amis dans plusieurs pays, et qui, ainsi, prennent davantage l'avion.» Alors, hypocrites, les environnementalistes? Felix Creutzig tempère: les marches pour le climat des années 2010 ont bel et bien poussé certains gouvernements à adopter des mesures écologiques, quand bien même tous les activistes n'ont pas suivi l'exemple de Greta Thunberg et arrêté de prendre l'avion.
À l'échelle des pays, l'état de l'art admet que les empreintes carbone explosent avec le développement, puis inversent leur cours à mesure que les nations enrichies peuvent investir sur des alternatives plus écologiques. Ce phénomène porte le nom de « courbe Kuznets ». Certains ont émis l'hypothèse que la courbe existait aussi à l'échelle individuelle. Une idée désormais contredite par l'étude de Malte Dewies et ses collègues: «Cibler les comportements individuels avec des campagnes de sensibilisation ne suffira pas pour réduire les émissions , dit le coauteur Micha Kaiser. Nous allons avoir besoin de mesures plus fortes.»
On peut penser par exemple à l'interdiction en France, en 2023, des vols intérieurs. Dans les faits, seules trois liaisons ont bien été coupées, soit 2,5% des vols concernés, selon Le Monde . Cette proposition de la Convention citoyenne pour le climat a, comme de nombreuses autres et malgré les promesses du président Emmanuel Macron, été vidée de sa substance. Ailleurs en Europe, l'Allemagne ou encore le Royaume-Uni ont augmenté les taxes sur l'aviation, mais les chercheurs estiment qu'une hausse des prix, également accentuée par la guerre en Iran , ne décourage que peu de voyageurs.
Certains poussent pour aller plus loin, comme Carlo Aall, scientifique au Western Norway Research Institute. «Les changements de politiques publiques n'empêcheront pas la catastrophe climatique , réagit-il auprès de New Scientist. L'étude [de l'équipe de Cambridge] devrait être un argument pour la décroissance.» Cette théorie plaide pour que les pays réduisent leur consommation d'énergie et de ressources, même si cela heurte leurs économies . «Même les écologistes sont coincés dans cette roue pour hamster qu'est le consumérisme» , conclut-il.
