Bye-bye les « blasphèmes » sur la passerelle Debilly . Et bonjour aux déhanchés sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Deux ans après la cérémonie d’ouverture des JO de Paris qui l’a fait connaître, Barbara Butch ressort les platines, ce samedi 6 juin, en plein cœur de la capitale pour donner le coup d’envoi de son édition 2026 de Nuit Blanche.
La DJ, déjà apparue au programme de la traditionnelle virée noctambule d’art contemporain à travers la ville en 2022, ne se contente pas de passer des disques. Cette année, elle en est la directrice artistique. « Créer un événement d’une telle envergure, c’est incroyable , nous a-t-elle confié en amont. Ça fait des années que je travaille. Je m’accroche depuis 15 ans. »
Sa mission, ici ? Le casting des artistes et des performances, que les Parisiens vont pouvoir découvrir dans tous les arrondissements jusqu’au petit matin (pour certains). Parmi eux, Mathias Kiss au Petit Palais ou Annette Messager à la piscine Château-Landon, mais aussi des cours de « swedish fit » et une pièce chorégraphique d’Olivier Dubois.
En 2026, un thème : l’amour. Ça peut sembler mièvre, mais la patronne des lieux y voit « un sujet universel ». « Ça concerne tout le monde, c’est le meilleur moyen de créer du lien avec l’autre », nous souffle Barbara Butch, dans la lignée des grandes affiches dans Paris signées Pierre et Gilles la montrant au centre d’un cœur arc-en-ciel.
Elle, va tenter d’en donner aux amateurs d’électro sur un dancefloor éphémère devant la mairie d’Emmanuel Grégoire. « Ce qui est important, c’est d’aller à la rencontre de l’autre, l’écouter et partager des moments », insiste celle qui, depuis un an, dit avoir tout mis en place, de la programmation à l’organisation.
Il y a toutefois un point sur lequel elle n’a pas la main : la météo. L’a-t-elle scrutée chaque jour, comme Thomas Jolly en 2024 ? Non, ça l’angoisse trop. Pour contrer le mauvais sort, elle a une coutume : enterrer des saucisses, comme avant son mariage. « Je vous le dis direct : on va faire un plantage la veille en équipe », nous a-t-elle promis. L’occasion, aussi, « de vivre un moment léger » ensemble avant les festivités.
Il faut dire que sa prise de poste n’a pas commencé en douceur. Suivant l’annonce de sa nomination, Barbara Butch a de nouveau été la cible d’une campagne de haine sur les réseaux sociaux à caractère homophobe et grossophobe, que la ville de Paris n’a pas tardé à signaler au procureur de la République.
« Barbara Butch, c’est Paris. N’en déplaise aux sexistes, aux lesbophobes, grossophobes et antisémites qui haïssent notre ville et ses valeurs d’égalité, d’ouverture et de tolérance », a alors plaidé l’ex-maire socialiste, Anne Hidalgo.
Un peu plus tôt dans l’année, le parquet de Paris a requis des peines d’emprisonnement avec ou sans sursis contre cinq hommes jugés notamment pour « violences numériques massives » ayant causé « une altération de la santé » de la DJ et « un cyberharcèlement parfaitement caractérisé » après sa prestation lors de la cérémonie d’ouverture des JO.
Agoraphobie, psoriasis, antidépresseurs… Barbara Butch n’est pas sortie indemne de cet épisode. Aujourd’hui, elle dit avoir mis en place des mécanismes pour s’en préserver. D’une part, elle va beaucoup moins sur les réseaux sociaux (« un quart d’heure par jour », dit-elle). Deuxièmement, elle a « trop de travail » pour s’occuper de ça.
Son entourage la soutient. « Ma femme est incroyable. J’ai des animaux chan-mé. Mes amis sont là. Et surtout, j’ai une équipe thérapeutique de psys incroyable. Je m’occupe beaucoup de ma santé mentale pour ne pas avoir à supporter tout ça. C’est humainement impossible de survivre à un tel phénomène de haine en le suivant », affirme-t-elle.
Entre-temps, la presse conservatrice et d’extrême droite en a remis une couche. Dans les colonnes de Valeurs Actuelles ou de Tribune Chrétienne , les critiques continuent de fuser. En cause, son utilisation de certaines églises pour Nuit Blanche ou son salaire (42 000 euros, sur un budget total estimé à plus d’un million d’euros).
« Tout est lisible, tout est accessible. Les réponses sont partout. C’est de l’information publique. Je n’ai pas à me positionner là-dessus », argumente la directrice artistique. Avant de dénoncer : « C’est une manière de faire du clic. Il y a un enjeu électoral. Dans un an, ce sont les présidentielles. Je suis une cible, en ce moment. Il y en aura une autre après, qui sait. »
L’affaire ne se limite pas à un camp, comme en témoigne aussi la polémique suivant la parution dans les colonnes du Point d’une tribune en soutien au projet de loi Yadan signée notamment par ses soins, mais aussi par des figures conservatrices comme Élisabeth Badinter, Manuel Valls ou Jean-Michel Blanquer.
Contesté par des centaines de milliers de Français, le texte visant à « lutter contre les nouvelles formes d’antisémitisme » est vu par ses opposants comme un danger pour la liberté d’expression et un soutien de la colonisation de la Palestine par Israël, en raison d’un aspect qui pourrait criminaliser toute critique de l’État hébreu. « Je n’ai pas envie de m’étaler là-dessus. Ça n’a pas d’intérêt », nous arrête Barbara Butch.
Elle l’a déjà fait sur Instagram pour dénoncer la vague de haine qui avait suivi. Face à sa caméra, elle y assurait être opposée au gouvernement de Netanyahu, tout en insistant sur le besoin de lutter collectivement contre l’antisémitisme en France. « Bien évidemment qu’il y a des choses à redire sur cette loi, mais une loi, ça se discute », a-t-elle martelé.
De quoi éteindre le feu ? Pas vraiment. En parallèle, des élus de la section iséroise de LFI ont appelé au « boycott culturel » de l’artiste dans la lignée de la campagne BDS (acronyme de Boycott, désinvestissement et sanctions) visant à marginaliser Israël. Ils en appellent à sa déprogrammation du Cabaret Frappé, un festival grenoblois en juillet.
Outre la tribune, ils l’accusent d’avoir animé la Pride de Tel Aviv en 2025. En réalité, la manifestation queer a été annulée, mais la Française était bien présente à ces dates, d’après des vidéos sur Instagram la montrant en train de donner un set dans la nuit du 12 au 13 juin 2025 dans la résidence de l’ambassadeur de France en Israël, d’après Les Inrocks . Depuis, plusieurs organisations ont rejoint l’appel, dont la branche iséroise de Nous Toutes.
La maire de Grenoble n’entend, elle, pas céder. Au Monde , Laurence Ruffin dit vouloir se poser en garante « de la liberté de création, de la liberté d’expression et de l’autonomie des programmateurs culturels ». « Que ce soit maintenant LFI qui embraye, c’est dégueulasse », ajoute Aurélie Filippetti, directrice des affaires culturelles de la ville de Paris.
Ira-t-elle à Grenoble cet été ? Là encore, pas un mot. « Là, vraiment mon ambition c’est de faire vivre quelque chose le 6 juin (pour Nuit Blanche). Et surtout qu’on parle de ça et des artistes invités parce que ce sont eux avant tout qui doivent prendre la lumière », nous a-t-elle répondu. Dehors les tensions. Place à l’amour.
