À Fleurance (Gers), près de 6 000 personnes ont accompagné dimanche les parents de Lyhanna dans la douleur autant que dans leur colère. Les procureurs généraux sont convoqués lundi à la Chancellerie
P ar le prompt renfort de familles gersoises et d’ailleurs, jamais Fleurance n’avait connu pareille affluence qu’en ce dimanche. S’il fallait mesurer l’événement à l’aune de ceux que vivait jusqu’alors tranquillement la petite cité gasconne, les tribunes de son stade de rugby n’auraient suffi à accueillir le dixième de la foule associée à la marche funèbre voulue par la famille de Lyhanna . Des abords de la piscine municipale où la jeune fille de 11 ans semble avoir été enlevée, jusqu’à ceux du collège où elle était scolarisée, 6 000 personnes, toutes vêtues de cette couleur blanche choisie au fil des drames pour gommer un peu la noirceur des...
P ar le prompt renfort de familles gersoises et d’ailleurs, jamais Fleurance n’avait connu pareille affluence qu’en ce dimanche. S’il fallait mesurer l’événement à l’aune de ceux que vivait jusqu’alors tranquillement la petite cité gasconne, les tribunes de son stade de rugby n’auraient suffi à accueillir le dixième de la foule associée à la marche funèbre voulue par la famille de Lyhanna . Des abords de la piscine municipale où la jeune fille de 11 ans semble avoir été enlevée, jusqu’à ceux du collège où elle était scolarisée, 6 000 personnes, toutes vêtues de cette couleur blanche choisie au fil des drames pour gommer un peu la noirceur des deuils impossibles. « Lyhanna doit être tellement émue de voir depuis là-haut tout ce monde rassemblé pour elle », soufflera sa tante au terme de la cérémonie. Faut-il ainsi se souvenir que la première marche blanche fut imaginée voilà précisément trente ans, au cœur meurtri d’une Belgique découvrant les atrocités d’un certain Marc Dutroux, là où un demi-million de citoyens dénonçaient déjà à l’unisson le fonctionnement de leur système judiciaire et politique .
Avant les rassemblements attendus lundi aux portes des tribunaux du pays, dans le Gers, celui d’une communauté qui l’avant-veille encore n’avait sans doute pas conscience d’en être une. Outre l’assourdissante tristesse collective, bruissaient en marge quelques revendications tous azimuts, parfois aussi brutales que contradictoires. « Mais la marche blanche a justement cette fonction de canaliser ce qui pourrait s’exprimer de façon plus violente », abonde Caroline Damiani, psychologue à la tête d’une association d’aide aux victimes. Et de se prémunir au passage contre toute récupération politique en arborant cette couleur qu’aucun parti ne revendique.
À l’heure où l’ensemble de la classe politique nationale poursuivait le débat et les polémiques sur les ondes des émissions dominicales, ses ténors d’ailleurs avaient prestement été priés de passer ici leur chemin électoral. À l’exception des élus alentours et de Grégory Bobbato, le maire de Fleurance, soutien de chaque instant aux côtés des parents éplorés. Avec leur accord, lui seul alors s’autorisera un commentaire lapidaire. « Combien de marches blanches faudra-t-il encore ? Cette famille vaut mieux qu’une énième indignation de façade. Il ne s’agit plus de s’en vouloir, il s’agit d’agir. Nous attendons des lois et non de palabres ministériels. Il est temps de mettre un terme à un système qui broie les enfants. Lyhanna n’était pas une jeune fille, c’était une enfant. Fleurance n’est pas un petit village de province qui pleure la mort d’une jeune fille. Fleurance est une ville qui pleure le meurtre d’une enfant. »
Une foule parmi laquelle, entre deux sanglots étouffés, certains se demandaient également si le bourreau s’était enfin résolu à expliquer son crime supposé. Aux dernières nouvelles venues du juge d’instruction, Jérôme Barella serait toujours muet. S’il avait su faire enfin parler le tueur en série Francis Heaulme, l’ancien gendarme Jean-François Abgrall n’est guère optimiste à ce sujet. « Même si lui répète qu’il n’a plus intérêt à mentir, cet homme installé dans la délinquance sexuelle a sans doute eu le temps de réfléchir à sa stratégie. » Joint par « Sud Ouest », celui qui est aujourd’hui psycho-criminologue nuance aussi le sentiment de culpabilité qu’il devrait ressentir. « Cela viendra peut-être, mais plus tard. Dans le cabinet du juge, en présence de son avocat, la spontanéité du discours est d’autant plus rare que l’agresseur d’enfant ne raisonne pas en termes de père de famille. Pour lui, sa victime n’est qu’un objet. »
Avec ses deux collèges, autant de supermarchés et de beaux équipements publics, Fleurance n’est en effet pas l’endroit coupé du monde que l’on a parfois présenté. Le crime d’ailleurs n’y est pas si rare, quand une coiffeuse de la commune avait été tuée par son mari en 2012, et qu’à l’été dernier, un ancien curé fut assassiné à coups de sabre dans les environs. Celui d’un enfant pourtant rend la douleur incommensurablement plus contagieuse. « Je me méfie de l’instrumentalisation des faits divers, mais pensiez-vous vraiment que j’allais rester chez moi, volets clos, pendant que toute notre petite ville pleure cette gosse ? » insiste une vieille fleurantine de 91 ans.
Que restera-t-il demain de tout ça ; rien, pas grand-chose, ou bien alors la révolution politico-judiciaire qu’exige Grégory Bobbato ? Au fond, nul ne le savait vraiment dimanche à Fleurance, où beaucoup auront semblé être gagnés par un désagréable sentiment de déjà-vu. Ce lundi, à la première heure, les procureurs généraux sont convoqués par Gérald Darmanin à la Chancellerie. Charge également à eux de reprendre « l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants » – soit environ 70 000 dossiers – d’ici au 14 juillet,
