Dans le cadre de l’affaire Lyhanna, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a reçu l’ensemble des procureurs généraux, y compris celui de la Cour de cassation, lundi matin. Parmi les objectifs : vérifier les 70 000 plaintes en cours pour éviter un nouveau drame.
Il faut croire que les discussions ont été nourries avec les procureurs généraux. La Chancellerie les avait convoqués à 8 h 30 pour échanger sur les suites de l’affaire Lyhanna, et le ministre devait ensuite s’adresser aux journalistes à 10 h 30. Résultat, Gérald Darmanin n’est apparu devant la presse qu’à 11 h 45.
L’objet de cette réunion avec les procureurs généraux des 36 cours d’appel ainsi que le celui de la Cour de cassation ? « Vu ce qui semble être des défaillances extrêmement graves, rappeler mes circulaires et la façon dont ils devaient en faire application » a-t-il expliqué. Gérald Darmanin fait allusion aux antécédents judiciaires du principal suspect, Jérôme Barella, 41 ans, dans la disparition le 29 mai dernier à Fleurance de Lyhanna, une collégienne de onze ans. Elle a été retrouvée morte le 4 juin dans un silo agricole. Le suspect, mis en examen depuis pour meurtre et placé en détention provisoire, avait déjà fait l’objet de plusieurs signalements et plaintes, dont la dernière déposée par une mère et sa fille de douze ans pour viol en août 2025, est demeurée sans suites.
Le ministre a demandé aux procureurs généraux de recenser, d’ici le 14 juillet prochain, l’intégralité des plaintes en cours dont ils ont connaissance concernant, dans un premier temps, des mineurs qui sont encore aujourd’hui mineurs. Pourquoi cette précision ? Parce que la priorité du ministre est de s’occuper des enfants. On estime le nombre de ces plaintes à 70 000. Ne risque-t-on pas d’emboliser la justice ? s’est inquiétée la presse. Ce sont des dossiers ouverts, que le parquet connaît déjà, il s’agit juste de vérifier qu’il n’y a pas quelque part une autre affaire Lyhanna, répond le ministre.
Gérald Darmanin s’entretiendra ensuite individuellement avec chaque procureur général d’ici au 31 juillet pour évoquer les éventuels dossiers similaires et les défaillances structurelles : manque d’experts, d’enquêteurs spécialisés, de personnel dans les tribunaux etc. Un bilan sera dressé ressort par ressort. « J’espère une accélération des enquêtes sous l’autorité du procureur », précise le ministre.
Dans un second temps, il est prévu de travailler sur les plaintes reçues par la police et la gendarmerie qui ne sont pas encore remontées aux parquets. Enfin, il conviendra de se pencher sur l’audiencement des dossiers. « Il faut savoir se remettre en cause et dire la vérité aux citoyens, par respect de la famille, de tous les Français et de la justice » a expliqué le ministre aux magistrats, qualifiant cette affaire de « terrible échec de l’action de l’état et de la justice ».
Interrogé pour savoir pourquoi il n’avait pas démissionné, Gérald Darmanin a répondu que, depuis 2013, le garde des Sceaux a l’interdiction de donner des instructions dans des dossiers individuels, en revanche, il définit la politique pénale. Or, neuf jours après son arrivée, il adressait sa première circulaire qui fixait deux priorités : le narcotrafic et les violences faites aux femmes et aux enfants. Gérald Darmanin semble considérer que c’est le non-respect de ses consignes qui est à l’origine du drame. Il estime aussi avoir rempli son devoir de ministre lorsqu’il a été informé de l’affaire, en présentant des excuses publiques, en lançant une inspection (le rapport est attendu dans 15 jours), et en recevant le matin même les procureurs généraux. Il a indiqué que s’il y avait des fautes, le Conseil supérieur de la magistrature serait saisi.
Accusé durant le week-end de chercher des boucs émissaires pour sauver son poste, le ministre a désamorcé en partie l’attaque en renouvelant sa confiance aux magistrats du parquet. « J’ai eu l’occasion de voir à quel point leur travail est difficile » a-t-il indiqué, avant de condamner « la violence numérique et physique » dont ils sont l’objet depuis plusieurs jours, une violence qu’il a qualifiée « d’inacceptable », « a fortiori contre des personnes dépositaires de l’autorité publique ».
Qu’est-ce qui lui permet de supposer qu’il y a eu des fautes ? lui a encore demandé la presse. Les remontées que lui ont adressées les procureurs généraux d’Agen et de Toulouse et qui lui donnent à penser « qu’il y a eu un dysfonctionnement grave ». Il vise la plainte pour viols d’août 2025, confirmée par les examens médicaux et par le psychiatre qui a confirmé la fiabilité du témoignage. « Quand on met neuf mois à ne pas entendre cette personne, je me dis que ça a dysfonctionné » a précisé le ministre, soulignant qu’il avait attendu six jours pour s’exprimer, le temps de disposer d’informations circonstanciées.
L’affaire est-elle une conséquence du manque de moyens, comme le dénoncent les syndicats depuis plusieurs jours ? Le ministre balaie l’argument et donne raison au président de la République qui a déclaré ne pas vouloir en entendre parler. Selon lui, la juridiction d’Auch n’était pas en difficulté. Pour autant, le ministre ne nie pas l’insuffisance structurelle de moyens. Il a ainsi reconnu que la France avait un budget de la Justice inférieur à tous ces voisins et que, malgré les progrès accomplis grâce à Éric Dupond-Moretti, dont l’augmentation du nombre de magistrats de 8 000 à 9 500, les crédits de l’administration pénitentiaire, de la protection judiciaire de la jeunesse et de la justice demeuraient insuffisants. Parmi les conséquences de cette situation, le retard pris en matière numérique.
Contrairement à l’adage politique « un fait divers, une loi », Gérald Darmanin explique qu’en l’espèce, il n’y avait pas de manque législatif en cause dans ce dossier, mais un problème de respect de la circulaire et de priorisation. En réaction aux prises de position de l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, réclamant une réforme de la discipline et de l’ancien Premier Ministre Edouard Philippe pointant le rôle des syndicats, tout en reconnaissance qu’il s’agissait de sujets importants, il a expliqué qu’ils ne concernaient pas cette affaire. « C’est un moment extrêmement important que nous devons à la souffrance de la famille » a-t-il conclu.
Tandis que Gérald Darmanin échangeait avec les procureurs généraux, on apprenait le placement en garde à vue du chanteur Patrick Bruel, visé par plusieurs plaintes pour viols. Hasard de calendrier ? Volonté d’éviter les critiques ? Ou manière de distraire l’attention du public ? Toujours est-il que ce dossier là s’est soudain mis à avancer alors que l’affaire Lyhanna relance la polémique sur la parole des victimes de viol…
