Si la pénurie de dermatologues constitue une problématique nationale, sa répartition révèle des fractures territoriales. Parmi les zones les plus sinistrées, le Lot-et-Garonne accuse une baisse de 84 % de ses effectifs
Q uand le docteur Mary-Florence Ferrando a posé sa plaque sur la façade de son cabinet à Agen il y a un peu plus de vingt ans, elle était la quatorzième dermatologue du département. « Et il y avait du travail et des patients pour tout le monde », témoigne-t-elle. Elle était aussi la dernière à s’être installée dans le territoire. Aujourd’hui, elles ne sont plus que deux, dont la docteure Pascale Long, qui part à la retraite en octobre prochain. « Plus personne ne veut s’installer à Agen, Marmande ou Villeneuve-sur-Lot à moins d’être du coin », admet cette dernière.
Les deux dermatologues n’ont pas attendu que la situation soit critique pour alerter les autorités médicales. Sauf que le déficit démographique est général. Si la baisse est moins marquée sur des zones plus attractives comme la Gironde (-25 % avec une concentration dans les grandes métropoles) ou la Charente-Maritime (+8 %), la cartographie nationale est placée sous le signe du manque. « Dans le Gers, il n’y a plus qu’un dermatologue, et ils sont deux dans le Lot », appuie le docteur Ferrando.
« C’est un scandale sanitaire », appuie le docteur Pierre Hamann, chef de service à l’hôpital Bicêtre à Paris et coauteur d’une pétition appelant à un sursaut institutionnel. « Le pays ne compte plus que 2 880 dermatologues actifs. La densité moyenne est tombée à 3,25 dermatologues pour 100 000 habitants alors qu’il en faudrait au moins 5 à 6 pour répondre correctement aux besoins, décrypte-t-il. En dix ans, la situation s’est dramatiquement aggravée, avec une baisse de 22 %. » Et les perspectives d’avenir restent sombres, malgré l’ouverture relative du numerus clausus : près de 60 % des spécialistes de la peau ont plus de 60 ans, et 17 % d’entre eux travaillent au-delà de l’âge de la retraite. « On a peur que ce contingent disparaisse si la réforme de la retraite passe », appuie Benoît Elleboode, directeur général de l’Agence régionale de santé (ARS), à l’occasion d’une table ronde à Bordeaux.
En Lot-et-Garonne, cette pénurie fait déjà des dégâts. Les deux dermatologues croulent sous le travail et, malgré leurs agendas surchargés, sont dans l’incapacité de répondre à toutes les demandes. Elles peuvent toutefois compter sur la solidarité de leur consœur bordelaise, la professeure Marie Beylot-Barry, chef du service de dermatologie au CHU. « Mais il y a des patients que l’on ne peut pas envoyer à Bordeaux ou Toulouse, souffle le docteur Ferrando. Notamment les personnes âgées, nombreuses dans ma patientèle. »
Cette pénurie est en outre couplée au vieillissement de la population et à l’explosion des cancers de la peau, en particulier dans ce territoire rural où les agriculteurs ont été beaucoup exposés au soleil. Chaque année, 200 000 nouveaux cas de cancer de la peau sont diagnostiqués en France. Le plus meurtrier, le mélanome, touche 17 922 nouvelles personnes par an. Un péril à traiter le plus tôt possible. Or, les délais de consultation ne sont plus raisonnables. En moyenne, quatre mois et demi. Le patient réclamant un rendez-vous en Lot-et-Garonne reçoit ce message avant d’être orienté vers Bordeaux ou Toulouse : « Du fait de plannings surchargés en dermatologie et d’un sous-effectif médical dans cette spécialité, nous ne pouvons plus prendre de nouveaux patients (hors suivi et prise en charge urgente). » Même si, par « conscience professionnelle », le docteur Ferrando ne laisse personne au bord du chemin, et ajoute au besoin « des rendez-vous entre les rendez-vous ».
Mais déjà, certains renoncent aux soins. D’après un sondage Ifop, ils seraient 46 % à céder au découragement, à l’instar de Cassandra, 21 ans. Si la jeune femme souffre d’une dermatite atopique sévère au point de se bander les bras la nuit pour éviter de se gratter jusqu’au sang, elle a abandonné tout suivi depuis son arrivée à Bordeaux. « C’est désolant pour les patients », regrette la professeure Baylot-Barry, qui déplore des « pertes de chance » et des « diagnostics tardifs de cancer cutané ou de dermatose, avec des traitements qui auraient pu être mis en place plus tôt ». D’autant plus regrettable que la dermatologie est marquée par des « innovations majeures », note le docteur Hamann, « et l’arrivée de nouvelles thérapies qui améliorent vraiment la qualité de vie ». À condition d’y avoir accès.
Près d’un Français sur trois (16 millions) est touché par l’une des 6 000 pathologies dermatologiques : maladies inflammatoires, vitiligo, maladie de Verneuil, eczéma, psoriasis, dermatite, etc. Des affections souvent chroniques qui constituent un lourd fardeau, avec d’importantes répercussions sur la santé mentale.
Un tableau noir au milieu duquel se glisse quand même une bonne nouvelle : une nouvelle consœur s’apprête à poser sa plaque à Villeneuve-sur-Lot, en libéral. « Ouf ! » soufflent les docteures Long et Ferrando, même si l’hôpital perd sa spécialité dermatologie, malgré la recherche de candidats menée par un cabinet de recrutement national. Avec l’arrivée de cette nouvelle blouse blanche, l’effectif à deux sera maintenu. Une petite oasis dans le grand désert médical.
