Pour certains, la sieste est véritablement une culture, un art de vivre, un indispensable du quotidien. Pour d’autres en revanche, elle est une perte de temps. La science pourtant serait plutôt du côté des bienheureux qui piquent un roupillon en début d’après-midi
N ous avons tous détesté la sieste. Tous. Entre 3 et 8 ans. Contraints forcés de rejoindre le plumard, les volets fermés en plein jour, alors que tant de bonheurs n’attendaient que nous en plein soleil. Nous avons à peu près tous feinté pour esquiver...
N ous avons tous détesté la sieste. Tous. Entre 3 et 8 ans. Contraints forcés de rejoindre le plumard, les volets fermés en plein jour, alors que tant de bonheurs n’attendaient que nous en plein soleil. Nous avons à peu près tous feinté pour esquiver ce petit « dodo » qui accordait une heure de répit à des mères épuisées, pendant qu’elles en profitaient pour se vernir les ongles ou bien téléphoner à leurs copines. Rappelons au passage qu’il fut un temps où seules les mères se coltinaient les cris, les rires et les chutes à vélo dans le gravier avec genoux en sang, larmes de crocodile et bisous pansements, du lever du jour, au coucher du soleil. D’où l’intérêt de la sieste. Le temps a passé, les pères se sont finalement très bien débrouillés avec les larmes de crocodile, la purée avec son jus pile-poil dans le cratère, mais la sieste elle, est restée. Bien vissée.
Puis un jour, après des années de résistance, beaucoup plus tard, la sieste a fini par se rappeler à notre bon souvenir. C’est venu comme ça, par un bel après-midi, sur le canapé du salon, alors que nous lisions un bouquin qui n’arrêtait pas de tomber sur nos genoux. À force de relire trois à quatre fois la même phrase, les yeux ont lâché, le menton est tombé, le livre aussi et cette fuite vers un ailleurs léger avait tout d’un glissement velouté. D’un coup, les bruits autour entrés dans la ouate, nous nous sommes retrouvés enveloppés dans une couette imaginaire pour quinze minutes de bonheur. Tandis que le monde autour s’écroulait. Les chercheurs de l’Institut du cerveau de Paris se sont penchés sur le phénomène, et sont tombés d’accord. Ils ont soumis une centaine de cobayes volontaires, à des tests de résolution d’énigmes avant et après une phase d’endormissement de quelques minutes. Incroyable : les participants qui se sont assoupis ont été plus susceptibles de trouver la bonne réponse que ceux restés éveillés.
Même la microsieste, soit quelques minutes à peine de basculement, pourrait être profitable selon la science, puisque l’hypothèse des chercheurs de l’Institut du cerveau prouve que la phase d’endormissement, bien qu’elle ne soit pas suivie d’un sommeil profond, provoquerait une réorganisation de la mémoire sémantique, celle qui touche le langage, et serait favorable à la cognition. Dans le Sud-Ouest, on appelle ce moment de grâce : faire un bec. Qui n’a rien à avoir avec « faire un bisou », quoique parfois on puisse aussi faire un bisou, voire davantage, mais pas question de sommeil réparateur dans ce cas-là. Donc, la sieste créative a été une découverte de l’équipe Inserm dirigée par Delphine Oudiette et elle remonte à deux ans en arrière. Elle démontre par l’expérience clinique, que cette phase d’endormissement, de transition vers le sommeil, permettrait effectivement d’accéder à un moment dit « eurêka ! ». En gros, vous avez un problème à résoudre, hop, un petit dodo et vous avez la solution. Pas sûr cependant que la microsieste permette de résoudre l’équation de Schrödinger…
Plus prosaïquement, la sieste de quinze à vingt minutes – au-delà, c’est du vice – serait bienfaitrice, parce qu’elle permet de récupérer lorsqu’on a mal ou peu dormi la nuit avant. Et de relancer la machine. Pendant la canicule, la sieste que les Grecs et les Espagnols plébiscitent permet de ralentir le rythme, de tirer les volets, de se mettre à l’ombre, à la fraîche, sans la moindre culpabilité. Car une sieste coupable n’est pas une bonne sieste qu’on se le dise.
Le professeur Pierre Philip, neuropsychiatre, chercheur, spécialiste du sommeil au CHU de Bordeaux tempère l’enthousiasme, il différencie la sieste récupératrice, dont il loue les bienfaits, et la sieste des gens qui n’arrivent pas maintenir leur niveau d’éveil toute la journée : « Si vous ne pouvez pas tenir éveillé toute la journée, tous les jours, c’est un signe que vous avez des problèmes » dit-il, avant d’ajouter que nombre sont les gens qui courent après leur temps de sommeil toute la semaine, en rêvant de récupérer le week-end.
Dans son dernier plan « sommeil », le gouvernement préconise des espaces de sieste à l’école et au travail. Cette initiative est selon le professeur Philip, intéressante dans la mesure où elle permet à chacun d’évaluer son besoin ou son manque. D’acquérir une culture du sommeil, de connaître les conseils pour bien dormir, sachant que 45 % des Français sont confrontés à au moins un trouble du sommeil. Et que, globalement un quart des Français dort moins de six heures par nuit, quand nous aurions besoin de sept heures. Donc à l’approche des vacances d’été, alors que super « El Niño » va générer des après-midi brûlants, sans complexe jetons-nous dans les bras d’Hypnos, le dieu du sommeil. Et laissons les enfants courir…
