Culture politique. En annonçant ne plus vouloir travailler avec les 600 professionnels du cinéma signataires de la tribune anti-Bolloré , le président du directoire de Canal+ Maxime Saada a crispé bien au-delà de la sphère culturelle. Ce lundi 18 mai, plusieurs personnalités politiques ont déploré la réaction du numéro 1 de la chaîne, l’ancien ministre de la Culture Franck Riester refusant de prendre parti et appelant « tout le monde » à « revenir à un calme nécessaire » .
« Oui il y a une question qui se pose : est-ce que ça pose un problème qu’il y ait un acteur du cinéma qui ait une grande partie de la verticalité de la filière, du financement à la diffusion jusqu’à la production ? C’est la question de la tribune qui mérite d’être étudiée » , a déclaré l’ancien ministre de la Culture sur Public Sénat. Mais « on n’est pas obligé ensuite d’insulter les gens et de dire qu’ils sont fascistes pour autant », a-t-il ajouté, en référence à la dénonciation dans la tribune d’une position « réactionnaire d’extrême droite » de Vincent Bolloré. « Et de l’autre côté, quand on est responsable de Canal+ et qu’on est un acteur majeur du financement du cinéma, c’est bien de calmer le jeu plutôt que rajouter de l’huile sur le feu » , poursuit l’ancien locataire de la rue de Valois, en direction cette fois de Maxime Saada.
Lors du brunch des producteurs organisé par Canal+ sur la Croisette dimanche 17 mai, le numéro 1 de la direction a annoncé ne plus vouloir travailler avec les signataires de la tribune, soit 600 professionnels du secteur, dont quelques stars telles qu’Adèle Haenel, Juliette Binoche ou encore Jean-Pascal Zadi et Blanche Gardin. Un boycott qui ne dit pas son nom et qui a été largement condamné par des responsables politiques de gauche.
En réagissant de la sorte, Maxime Saada « confirme exactement le propos de la tribune en question, à savoir que Canal+ menace la liberté d’expression de toutes les personnes qui travaillent de près ou de loin avec le groupe » , a fustigé la secrétaire nationale des Écologistes Marine Tondelier sur X. Soulignant le rôle crucial de Canal+ dans la chaîne de production et de diffusion de l’audiovisuel français, elle a mis en garde contre « une situation dangereuse, car l’idéologie de Vincent Bolloré pourrait menacer aussi directement la liberté de création, quand il le décidera ». Aurore Lalucq, eurodéputée Place Publique, a également estimé que le boycott annoncé donnait raison aux signataires qui « ont donc parfaitement raison d’être inquiets. Et nous aussi. »
« L’extrême droite n’a jamais aimé la liberté, ni la création, ni le service public » , a souligné de son côté Olivier Faure, le premier secrétaire du PS rappelant au passage les ambitions de privatisation de certaines chaînes par le RN en cas d’arrivée au pouvoir. « Demain, cette terreur qu’il fait déjà régner insidieusement dans le cinéma français, en décourageant les prises de position comme celles exprimées dans la tribune, pourrait devenir la norme » , abonde Marine Tondelier. Dénonçant « une répression inadmissible » , les membres de la France insoumise ont eux mis en avant leur proposition d’une loi de « déconcentration des médias » . « Soutien total à celles et ceux qui résistent à la mainmise de l’extrême droite sur la culture et la création » , a ajouté la présidente du groupe à l’Assemblée Mathilde Panot.
Si les principaux partis de gauche sont montés au créneau, le sujet a pour l’instant laissé de marbre l’autre partie du spectre politique. À l’extrême droite, la tribune comme la réponse de Maxime Saada n’ont guère provoqué d’émoi. À droite, seul le maire de Cannes, membre du conseil d’administration du Festival et candidat à la présidentielle a pris position… en soutien du président du directoire de Canal+. Il a dénoncé une « inversion accusatoire » et fustigé la position « infondée » , « ingrate » et « un peu masochiste » des signataires car « tout le monde admet qu’il n’y a pas d’ingérence de Canal dans le contenu des films » et que « beaucoup (d’entre eux) ont été financés ou/et portés par le groupe qu’ils attaquent ».
Dans une réaction transmise à l’AFP, le collectif Zappons Bolloré, à l’origine de la tribune, affirme que la « menace » brandie par Saada confirme leurs « craintes » . Sur la même ligne, le patron du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) Gaëtan Bruel a lui estimé que « s ur le plan de la liberté d’expression, ça pose question. Parce que le droit à la critique, ça fait partie de ce principe fondamental », a-t-il déploré sur France Inter, rappelant que jusqu’ici, Canal+, dont l’actionnaire de référence est Vincent Bolloré, a toujours soutenu « tous les cinéastes » . Gaëtan Bruel a appelé au calme, estimant qu’il est « factuellement faux de dire que Canal aurait renoncé à soutenir toute la diversité du cinéma » et estimé qu’il fallait « faire attention aux prophéties autoréalisatrices. »
