Nos sous-sols recèlent une source d’énergie décarbonée qui permet de passer entre les gouttes de la crise énergétique. Mais ce trésor reste à exploiter. Reportage à Jonzac, pionnière en la matière
À Jonzac, la crise énergétique, qui fait fondre les budgets des Français comme des collectivités depuis 2022, a glissé comme une goutte sur les plumes d’un canard. « Je plaignais mes collègues ! Nous n’en avons pas ressenti les effets », sourit le maire, Christophe Cabri. La commune de Haute Saintonge aux 3 750 habitants échappe à la dépendance aux énergies fossiles importées, la plus grande part de l’énergie consommée par les Français. Ses factures n’ont pas bougé.
Jonzac affiche des équipements et services à faire pâlir les communes de la même strate. Et il y a ce qui ne se voit pas : 23 kilomètres de réseau souterrain de chauffage urbain alimenté par géothermie. Une technique qui consiste à capter la chaleur issue du noyau terrestre à partir des nappes d’eau chaude naturelles.
Crise oblige, la technique est en train de se hisser sur le haut de la pile des objectifs de souveraineté énergétique. Un plan de développement est annoncé par le gouvernement en 2023, suivi, en juillet 2025, d’une « mission commando » visant à augmenter le nombre de projets de géothermie. La région Île-de-France, où 54 installations chauffent près d’un million d’habitants, a dévoilé cette semaine un programme d’exploration des sous-sols pour aller plus loin. La Nouvelle-Aquitaine investit également le sujet (lire par ailleurs). Dans la région, on recense plusieurs projets disséminés (Mont-de-Marsan, le quartier Mériadeck à Bordeaux…) mais, à Jonzac, la géothermie a pris une dimension systémique ayant contribué à la bonne fortune de la commune.
Au lendemain du premier choc pétrolier, Claude Belot, l’ancien maire et géographe de formation, fait percer un premier forage à plus de 1 500 mètres de profondeur pour y capter une eau à plus de 60 degrés. Il est en service en 1979, pour chauffer à moindre coût les deux hôpitaux, les écoles, le collège. Les habitants peuvent se connecter au réseau pour se chauffer. Très vite, la manne se transforme en trésor : les eaux du sous-sol jonzacais affichent des vertus thérapeutiques. L’agrément de l’Académie de médecine permet d’ouvrir les thermes. « On fête leurs 40 ans l’été prochain », indique Christophe Cabri.
Parti de 200 curistes les premières années, Jonzac en accueille maintenant 15 000. Comme les thermes sont eux aussi alimentés par les eaux en sous-sol, il faut très vite creuser un second puits pour servir de roue de secours et continuer à alimenter le réseau. Même procédé : extraction, réchauffement de l’eau dans une chaudière centrale pour la passer à 90 degrés et la renvoyer dans le réseau – la montée en température comble les effets de la déperdition de chaleur. Cet or bleu puisé sous terre permet aussi la création des Antilles, l’immense centre aqualudique qui voit défiler 400 000 visiteurs chaque année.
Un troisième forage a été mis en service il y a un an, au débit de 100 m³ par heure, soit deux fois plus que ses aînés : « Il va nous permettre de boucler, chauffer nos grands équipements et les particuliers », indique le maire. Les nouveaux lotissements en construction dans la commune ont obligation de se raccorder au réseau de chaleur : « C’est un coût de construction supplémentaire au départ, reconnaît Christophe Cabri. Mais l’habitant s’y retrouve sur la facture : 700 euros par an pour l’eau et le chauffage pour une maison de 100 m². » Le réseau compte 470 abonnés (dont 450 particuliers) et ne demande qu’à grandir.
Mais cette « souveraineté énergétique » locale a un prix. Le troisième forage tient dans une petite cabane verte de trois mètres sur deux : « Ça, c’est 5 millions d’euros, et si on ajoute les raccordements, ça monte à 10 millions », calcule le maire. Ce n’est pas une petite somme pour une ville de cette taille. Et malgré les intentions affichées par le plus haut sommet de l’État, étant donné sa situation budgétaire, les subventions ne ruissellent pas sur la géothermie.
S’ajoutent aussi les subtilités réglementaires. Un vrai maquis, que ce soit pour aller chercher des subventions ou entrer dans les clous de normes pointilleuses. Avec cette particularité : l’eau du sous-sol est propriété de l’État. Jonzac doit répondre aux exigences du Code des mines pour la géothermie, du Code de l’environnement pour le thermalisme. Des réglementations, des administrations différentes… « Si c’était si simple que cela, je crois qu’il y aurait beaucoup plus d’installations. Il est plus simple de faire du photovoltaïque. Nous avons cette histoire à Jonzac, alors nous voulons la poursuivre et l’amplifier. Mais parfois on se dit que c’est un peu compliqué… »
