Des milliers d’étrangers établis en France se retrouvent en situation irrégulière à cause de dysfonctionnements administratifs, perdant parfois leur emploi et leurs droits sociaux
« J’ai perdu mon travail, tous mes droits sociaux » : Marie vit en France depuis plus d’une décennie avec ses trois enfants, mais la dernière fois qu’elle a tenté de renouveler son titre de séjour , son quotidien a basculé dans l’enfer. Comme elle, des milliers d’étrangers souvent établis depuis longtemps en France se retrouvent sans-papiers, perdant emplois, logements et allocations sociales , à cause de manquements administratifs retardant la délivrance de leur nouvelle carte de séjour.
Combien d'étrangers entrent en France chaque année ? Le mystérieux écart entre les estimations de l'INSEE et les données du Ministère de l'Intérieur se creuse. Voici pourquoi c'est troublant ⬇️ 1️⃣ Le Ministère de l'Intérieur publie chaque année le nombre de titres de… pic.twitter.com/mn242P96Ec
À l’automne 2025, deux mois avant l’expiration de sa résidence de dix ans, Marie déposait sa demande de renouvellement. « J’ai appelé, j’ai envoyé des courriers. Toujours pas de réponse », lâche, sous pseudonyme, la quadragénaire originaire d’Afrique de l’Ouest. Conséquence directe du retard : cette mère célibataire a perdu son emploi dans l’hôtellerie à Marseille. « On m’a dit tu n’as pas de papiers, on ne peut plus te garder », raconte-t-elle, les larmes aux yeux. Elle ne peut prétendre au chômage et a perdu l’aide au logement ainsi que les allocations familiales. « Il n’y a pas de quoi manger chez moi. Les enfants mangent à la cantine à l’école. Les soirs, ce n’est pas facile. » Face à l’impasse, l’unique recours reste la justice administrative. Marie a obtenu une audience le 11 juin.
Entre une « saturation des services préfectoraux » et les « dysfonctionnements » de l’ANEF - principale plateforme en ligne pour les demandes de titres depuis 2020 -, « des milliers de personnes » se retrouvent chaque année « en situation irrégulière », déplore la Défenseure des droits dans son rapport pour 2025. « Alors même qu’elles ont accompli avec diligence toutes les démarches requises », selon le document. Début mai, le Conseil d’État sommait le gouvernement de « corriger les dysfonctionnements » de l’ANEF, notamment des délivrances erratiques du récépissé justifiant qu’un dossier est à l’étude.
Avec un stock de 930 000 dossiers en attente, le ministère de l’Intérieur dévoilait en avril un « plan global » pour désengorger les préfectures et réduire le temps de traitement, faisant de « la lutte contre les ruptures de droits » une « priorité ». Pour cela, il promettait de recruter 500 vacataires et des heures supplémentaires. Dans les Bouches-du-Rhône, la préfecture confirme avoir recruté et formé des renforts, œuvrant à réduire les délais de traitement. Pour Simon Imbert-Vier, militant à la Cimade depuis vingt-neuf ans, outre le manque de personnel, les retards s’expliquent par une « énorme complexification du traitement des dossiers ». Aux permanences hebdomadaires de l’association, plusieurs dizaines de personnes sont reçues pour des blocages de titres de séjour, dit-il. Pour dénoncer le phénomène, des rassemblements sont organisés mercredi à Marseille et dans une dizaine de villes, à l’initiative du collectif Bouge ta Pref.
Le traitement des dossiers est aussi guidé par un impératif sécuritaire. Selon l’avocate marseillaise Anaïs Leonhardt, les agents doivent « faire remonter en priorité et vérifier » toute potentielle « menace à l’ordre public ». Depuis octobre, l’avocate a accompagné une centaine de clients. « On ne tolérerait pas un tel délai de résolution des problèmes s’il ne s’agissait pas de personnes étrangères », déplore-t-elle. Elle confirme les répercussions sur la justice, avec un tribunal administratif « qui est submergé ». Le tribunal administratif de Marseille indique avoir prononcé, au premier trimestre 2026, 165 injonctions au préfet des Bouches-du-Rhône pour délivrer « soit un titre de séjour, soit un récépissé de demande, soit une autorisation provisoire de séjour » - trois fois plus qu’au premier trimestre 2025.
Récemment, Amnesty International réclamait une réforme du système : la « précarité administrative » qu’il engendre est à l’origine de « souffrances psychiques évitables », indique l’ONG, citant « anxiété », « stress chronique », « troubles du sommeil » voire « crises de larmes » et « pensées suicidaires ». En France depuis plusieurs années, Elena, pseudonyme pour cette Américaine trentenaire, a obtenu une offre d’emploi début décembre dans la santé, mais n’a commencé que fin avril : elle a dû recourir au tribunal administratif pour obtenir un récépissé provisoire, en attendant son titre de séjour. « Pendant quatre à cinq mois j’étais sans revenus », indique-t-elle. « L’impact a été énorme sur ma santé mentale. Je m’inquiétais, je me disais « ils vont trouver quelqu’un d’autre, qui n’a pas un profil aussi compliqué ». » Son récépissé expirera prochainement et elle craint que son employeur ne soit contraint de « suspendre temporairement » son contrat.
