Rarement une expression aura autant cristallisé le débat politique. Sans doute était-ce la volonté de Jean-Luc Mélenchon quand il l’a mise sur la table en janvier dernier, lors d’un meeting à Toulouse . Pour renverser le récit du « grand remplacement » distillé par l’extrême droite, le fondateur de La France insoumise avait insisté sur la nécessité « d’incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre ».
Depuis, lui et ses proches parlent très régulièrement de cette « nouvelle France » , au point d’en faire un argument de campagne pour la présidentielle qui s’ouvre. À n’en pas douter, il l’évoquera ce dimanche 7 juin pour son premier grand meeting à Saint-Denis, où sont attendues des milliers de personnes.
Beaucoup commentée, mais rarement examinée, la « nouvelle France » est en réalité loin d’être une idée neuve. Dès 2001, le Premier ministre socialiste Lionel Jospin appelait à « faire naître la nouvelle France dont ce début de siècle apporte la promesse » . Dix ans plus tard, en 2011, Arnaud Montebourg, alors candidat à la primaire du PS, proposait de « mettre au pouvoir tous ceux qui inventent la nouvelle France ». En 2016, c’est à droite, dans la bouche de Nathalie Kosciusko-Morizet, alors prétendante à l’investiture LR pour la présidentielle, que l’expression se fait une place, à travers son slogan « Nouvelle société, nouvelle France ».
Jean-Luc Mélenchon, lui, en a parlé dès 2005. Alors sénateur de l’Essonne et membre du Parti socialiste, il avait vanté « la fabrication de la nouvelle France » . Ajoutant : « Je suis élu d’un département où il n’y a que des immigrés : Corses, Maliens, Auvergnats… » En 2018, à Épinay-sur-Seine, il clamait fièrement : « Je n’ai pas peur, je n’ai pas honte de le dire : ce que vous voyez là, c’est la nouvelle France ».
Bref, les débats portent moins sur le concept lui-même que sur ce qu’il recoupe. Et à ce titre, les cadres de La France insoumise ont parfois été sibyllins ce printemps, entretenant volontairement le flou autour de l’expression afin de permettre à chacun d’y trouver son compte.
Pour le coordinateur du mouvement, Manuel Bompard, la « nouvelle France » , « c’est la France telle qu’elle est aujourd’hui » . « Un pays dans lequel la condition féminine a progressé, dans lequel le précariat s’est généralisé. Nous n’avons jamais dit que la nouvelle France allait se substituer ou s’opposer à la vieille France » , a-t-il tenté de justifier sur le plateau des Grandes Gueules de RMC le 2 juin. « La nouvelle France, c’est aussi le grand âge, les moyens qu’on met dans les Ehpad, la solidarité intergénérationnelle ou la question des retraites » , confie pour sa part la députée européenne Manon Aubry au HuffPost , comme pour mieux contrer l’idée que seuls les moins de 35 ans (un électorat ciblé par les insoumis) seraient concernés par l’expression.
Auprès du HuffPost , le député LFI Paul Vannier revient au point de départ. « Le peuple français est différent de ce qu’il était il y a cinquante ans. Il y a des réalités nouvelles » , affirme-t-il, tout en assumant l’aspect « clivage » et « conflictualité » . « On invente des concepts pour rendre visible des idées, construire des récits. Mais conflictualiser ne veut pas dire brutaliser » , nous explique à son tour Manuel Bompard. « Ça fait appel à l’intelligence, résume de son côté Manon Aubry. Sinon, le débat politique est pauvre. Nos concurrents n’apportent aucune idée neuve » .
Dans une interview à Radio Nova le 4 juin, Jean-Luc Mélenchon reconnaît lui aussi qu’il s’agit d’un « concept hameçon ». « C’est une tactique. On l’a abordé par l’endroit qui allait faire surréagir : les parents ou les grands-parents étrangers » , assume-t-il, en ajoutant : « je veux une VIe République, notamment parce qu’il y a une nouvelle France. Et ce n’est pas seulement les immigrés, c’est aussi les femmes, les jeunes, les enfants, c’est un peuple plus que jamais éduqué » .
Reste que l’expression suscite nombre de critiques et d’incompréhension, souvent opportunistes. Les opposants à Jean-Luc Mélenchon lui reprochent d’en avoir une approche ethnique, religieuse voire communautaire. Des critiques récurrentes pour La France insoumise. Ainsi Marine Le Pen l’accuse d’utiliser un concept « fondé sur l’origine étrangère, constituant donc la quintessence du racisme » . Le patron de LR Bruno Retailleau y voit la « fin de la France » ; Gabriel Attal, sa « négation. »
Même à gauche, l’expression est loin de faire l’unanimité. Le secrétaire national du PCF Fabien Roussel estime, dans Le Monde , qu’elle « enferme les individus dans des déterminismes culturels, géographiques ou générationnels au lieu de les fédérer » . Pire : il lui reproche « d’organiser la division » . Lui, préfère donc parler de « nouvelle République » . La critique est similaire du côté de François Ruffin qui, dans une interview au Nouvel Obs en septembre 2024, regrettait que la « nouvelle France » version Jean-Luc Mélenchon ne repose pas sur une base « sociale » mais « spatiale » et « quasi raciale » . « La France insoumise construit de nouveaux murs » , avait-il déploré.
Conscient de ces écueils induits par leur expression, et les critiques faciles qu’elle peut provoquer, l’entourage de Jean-Luc Mélenchon admet qu’elle ne sera pas « pas forcément » le slogan de la campagne présidentielle. « Rien n’est tranché. On se laisse encore le temps, l’impression des affiches officielles n’est pas tout de suite » . D’ici au premier tour, les insoumis ont le temps de faire naître d’autres concepts.
