Le texte est intitulé Défendre la liberté d’expression, surtout lorsqu’elle dérange . Arnaud Lagardère, héritier au succès relatif au sommet du groupe qui porte son nom, et le directeur général de Canal+ France, Gérald-Brice Viret, défendent ce dimanche 31 mai l’influenceuse pro-russe Xenia Fedorova, dans une tribune publiée par Le Journal du dimanche ( JDD ). Chroniqueuse sur CNews et Europe 1, deux médias de leur groupe respectif, l’ancienne patronne de la chaîne de propagande russe RT France a récemment fait l’objet d’une enquête approfondie du Monde portant sur ses liens avec la sphère Bolloré, qui lui permet de dérouler sans contradiction la propagande du Kremlin.
Le travail d’investigation mené par Le Monde , qui appartient au même groupe que Le HuffPost , a suscité de nombreuses réactions politiques. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a pointé mercredi les « propos très graves » de Xenia Fedorova, qui « inversent complètement la charge de la preuve sur les responsabilités entre la Russie et l’Ukraine » . Tandis que le Quai d’Orsay a dénoncé, dans un entretien à l’AFP, le fait que Xenia Fedorova « reprenne mot pour mot les narratifs de propagande russe » , notamment « quand elle impute aux Européens et à l’Otan la responsabilité de la guerre d’agression en cours » en Ukraine.
Gérald-Brice Viret et Arnaud Lagardère disent tout à fait le contraire dans les colonnes du JDD , détenu par Vincent Bolloré. Xenia Fedorova « contribue depuis près de dix ans à la diversité du paysage audiovisuel français. Aujourd’hui journaliste et salariée d’Europe 1 et de CNews, elle apporte sur le conflit russo-ukrainien un éclairage que l’on n’entend pas ailleurs » , estiment les dirigeants de médias reprenant régulièrement la rhétorique d’extrême droite, sur des sujets allant de l’immigration au climat.
Estimant que le débat « ne porte plus sur ses arguments ; il porte sur sa personne, son parcours, son origine, jusqu’à sa légitimité à exercer son métier » , les deux patrons s’en prennent au travail journalistique du quotidien du soir. « Le Monde a ainsi publié une enquête aux sous-entendus troublants, s’indignant notamment de la validité du titre de séjour de dix ans, accordé à la journaliste. » En l’occurrence, l’article, écrit par Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach, expliquait que les ministères des Affaires étrangères et de l’Intérieur se renvoyaient la responsabilité du renouvellement du titre de séjour de Xenia Fedorova en 2024, malgré son soutien affiché à Vladimir Poutine pendant la guerre en Ukraine. Un rôle de propagandiste qui lui vaut une attention toute particulière de la part des services du Quai d’Orsay, insistaient nos consœurs.
Les interventions de Xenia Fedorova sont de fait marquées par des thèses pro-Kremlin récurrentes : selon elle, « c’est l’Occident qui a décidé de prolonger » la guerre en Ukraine, l’Europe est tentée d’ « aller en guerre contre la Russie » et la « liberté d’expression » n’est pas réelle en France. Certains propos tenus sur CNews ont motivé plusieurs saisines de l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, dont l’une par l’eurodéputée centriste Valérie Hayer. Elles sont en cours d’examen, a fait savoir l’institution.
« Nous n’approuvons pas forcément chacune de ses positions. En revanche, nous nous opposons à sa délégitimation systématique. Nous lui apportons notre soutien, comme nous le ferions pour tout journaliste visé en raison de son origine, de son parcours ou de ses idées », poursuivent les auteurs de cette tribune.
Dans la même veine, le président du directoire de Canal+, Maxime Saada, a déjà volé au secours de la chroniqueuse vendredi, déclarant : « C’est encore une manifestation de la volonté pour certains de fermer CNews, et toutes les attaques sont utilisées, ça, c’est la dernière en date » . Selon lui, la présence de Xenia Fedorova sur CNews est un enjeu de « liberté d’expression » .
Dans sa longue enquête, Le Monde écrivait que Xenia Fedorova était « la protégée » de Vincent Bolloré. Le quotidien en veut pour preuve sa présence à un récent déjeuner de l’Institut de l’Espérance, cercle de réflexion lancé par le milliardaire. Parmi les invités figurait la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a révélé le journal. « Personne n’avait indiqué la présence de Xenia Fedorova » au déjeuner, a répondu à l’AFP l’entourage de la ministre, en assurant qu’elle n’y serait pas allée dans le cas contraire. Autre preuve de soutien du milliardaire, écrivait encore Le Monde , la publication de Xenia Fedorova par Fayard, qui appartient à Vincent Bolloré, et l’organisation d’un salon du livre autour de sa personne.
La très grande présence médiatique de celle qui signe également une chronique dans l’hebdomadaire JDNew s et présente l’émission religieuse Lumières orthodoxes sur Canal+ interroge aussi des scientifiques. À l’instar de Julien Nocetti, chercheur associé à l’Ifri, qui voit en Xenia Fedorova « un agent d’influence » pro-russe sans équivalent dans les autres pays d’Europe. « Elle n’est pas venue là les mains dans les poches, ce que pourrait sous-entendre son apparence un peu juvénile, avec une voix très discrète » , estime ce spécialiste de la guerre informationnelle menée par la Russie, interrogé par l’AFP.
« Ce que j’ai fui en Russie a désormais atteint la France » , s’alarme, quant à elle, la journaliste Marina Ovsiannikova, qui a quitté son pays clandestinement en 2022, après avoir brandi une pancarte anti-guerre à la télévision d’État.
