Depuis septembre 2025, au Havre, un dispositif unique a été mis en place pour lutter contre le proxénétisme des mineurs. Alliant les forces du parquet, du commissariat, de l’aide sociale à l’enfance et de l’hôpital, ce projet entend mettre la prise en charge de la victime au centre des attentions. Reportage.
5 h 50, le 5 mai 2026, le jour est encore tapi derrière l’horizon quand un fourgon de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) suivi de deux véhicules banalisés serpente dans un quartier calme de Rouen rive gauche. 5 h 55, dans une résidence sociale de trois étages, on pourrait entendre les mouches voler : les huit agents de la brigade grimpent à pas de loups les deux étages ; derrière eux, quatre policiers de la brigade des atteintes à la personne du Havre et leur commissaire, cheffe du service local de police judiciaire du Havre, Charlotte Grégoire.
À 6 heures pile, la porte du deuxième étage, droite, est fracturée, les habitants tirés de leurs lits par les agents masqués et les aboiements du chien de la voisine. Dur réveil dans l’appartement familial, où il faut se faufiler entre les lourdes silhouettes en pare-balles, les sacs de rangements vomissant leurs contenus sur le sol, le séchoir à linge et le mobilier à strass et paillettes pour trouver la pièce à vivre. Une mère ferme les lourds rideaux de la baie vitrée, une ado en robe africaine slalome entre les uniformes pour récupérer le sac, puis le téléphone de sa mère dans une chambre à l’étage. Ses deux grands frères – hébergés à la sauvette par une mère a priori dépassée – ont les mains menottées derrière le dos : l’un assiste à la perquisition de sa chambre et à la saisie de son téléphone, l’autre tente de comprendre les faits qui lui sont reprochés, toujours assis sur le canapé où il dormait il y a quelques minutes, les yeux dans le vide. « Proxénétisme aggravé sur mineure et viol aggravé sur mineure », détaille la directrice d’enquête Anaïs C., enquêtrice spécialisée dans la lutte contre le proxénétisme des mineures, satisfaite d’avoir arrêté des cibles qui jusque-là étaient des êtres de papier, des surnoms, des profils.
À 6 h 20, les forces de l’ordre tournent les talons, laissant la famille des prévenus. Les deux individus sont embarqués sirènes hurlantes pour Le Havre, où ils seront gardés à vue et entendus pour des faits remontant à 2021. Selon le témoignage d’une jeune fille vivant désormais en Martinique, elle aurait été exploitée par les deux frères, dans un appartement appartenant à l’un d’entre eux (et loué en Airbnb à des proxénètes), alors qu’elle était âgée de 17 ans. Ancienne escort , elle aurait accepté dans un premier temps de travailler pour un des frères, avec la promesse de revenus mirobolants. Elle aurait finalement été retenue par l’intimidation, la violence et la manipulation, pendant près d’un mois, en multipliant plus d’une quinzaine de passes par jour, sans trop dormir ni manger à sa faim, abattue par l’alcool et le protoxyde d’azote, sans possibilité de communiquer avec l’extérieur et, bien sûr, sans être rétribuée. Selon son dernier témoignage recueilli la veille de l’arrestation, que nous avons pu consulter, elle aurait également été violée et brutalisée par les deux gardés à vue, qui en audition contestent, à des degrés différents, leur rôle dans cette sordide affaire.
Si ce dossier de proxénétisme aggravé et très organisé (dont le traitement est toujours en cours) trouvera peut-être une résolution judiciaire – une façon pour la victime d’obtenir réparation –, c’est parce qu’il a bénéficié d’un nouveau dispositif lancé en septembre dernier dans la cité portuaire et visant à lutter de façon pluridisciplinaire contre le proxénétisme des mineures. À l’image du protocole expérimental mis en place en 2020 par le tribunal judiciaire de Bobigny et des acteurs institutionnels et associatifs de son territoire, il vise à mieux protéger des victimes fragilisées par la vie, en défiance vis-à-vis de la justice. Une action concertée a ainsi été mise en place entre les institutions.
Dès son discours d’entrée en fonction, la procureure de la République du Havre, Soizic Guillaume, avait souligné que la lutte contre l’exploitation des mineurs était l’une de ses préoccupations principales : « Je pense qu’avec les réseaux sociaux et la pornographie, le rapport des jeunes au corps et à sa marchandisation est vraiment différent, ils et elles peuvent très facilement tomber dans un engrenage tissé par un proxénète et être l’objet d’une exploitation sexuelle. Dans ces dossiers – où la consommation de stupéfiants joue un grand rôle – les victimes ne comprennent le plus souvent pas qu’elles sont victimes. Ce sont des filles et des garçons qui n’ont pas confiance en la justice, la police, les institutions en général et il s’avère que, dans certains dossiers, la manière dont ont été traitées les plaintes déposées notamment pour des violences sexuelles et les décisions peu expliquées à ces mineurs en souffrance peut alimenter ce sentiment de défiance. En effet, l’immense majorité des victimes ont fait l’objet de violences sexuelles avant même leur exploitation… Il faut réparer ce qui a été mal fait par le passé, et construire une prise en charge globale », souligne la procureure.
La création de ce dispositif est née du constat de l’augmentation de la prostitution et l’exploitation sexuelle des mineurs. Un phénomène national qui se vérifie sur l’ensemble de la Seine-Maritime et en particulier dans les grandes métropoles comme Le Havre. En décembre 2024, par exemple, deux proxénètes avaient écopé de six ans de prison ferme pour proxénétisme aggravé pendant plusieurs mois, sur cinq mineures âgées de 14 à 17 ans, qui étaient sous la protection de l’aide sociale à l’enfance (ASE). « La majorité des mineures concernées par cette exploitation sont des enfants placés. Du côté de l’ASE, il y a une prise en compte de la difficulté mais je constatais une difficulté à faire le lien entre tous les intervenants. Les travailleurs sociaux faisaient des signalements de mineurs pour lesquels ils suspectaient une exploitation sexuelle, mais il y avait peu de concertation avec les services de police. De manière générale, nos échanges restaient très limités au cas par cas, surtout dans le cas des évaluations de mineurs non placés. Au niveau du parquet, nous transmettions les signalements au commissariat qui tentaient d’entendre la mineure, mais soit les éléments du signalement étaient trop flous, soit la victime se dérobait aux rendez-vous. En définitive, les services de police se retrouvaient noyés par des signalements qu’ils ne parvenaient pas à bien exploiter et, pendant ce temps-là, le système d’exploitation se développait et on identifiait autour des lieux de placement des personnes qui tournaient : l’effet d’entraînement était particulièrement inquiétant. »
Quand le parquet envoie deux substituts chargés des affaires des mineurs suivre une formation à l’École nationale de la magistrature sur la problématique de l’exploitation sexuelle des mineurs, décision est prise d’agir en collaboration étroite avec les autres institutions et de créer un dispositif ambitieux. Dès septembre 2025, un premier comité de pilotage élargi se rassemble (l’échéance prévue est de deux fois par an) et une cellule de veille associant parquet, magistrats, policiers, la ville et les travailleurs sociaux (ASE mais aussi hôpital). Fruit de ce travail collégial, une nouvelle trame de signalement (avec une liste des signaux d’alerte et la demande d’éléments de preuves) à destination des travailleurs sociaux est en travail, l’accueil et la prise de rendez-vous des victimes au commissariat ont été repensés pour éviter le départ en fugue (« Nous nous sommes adaptés à la temporalité des mineures, et non l’inverse », précise la procureure). Les clients des prostituées mineures ont également été responsabilisés avec l’obligation de comparaître devant le tribunal de police. La mairie du Havre s’est également associée au travail du comité pour plancher sur la problématique des Airbnb avec boîte à clés disséminés dans tous les quartiers de la ville et utilisés par les proxénètes pour organiser les passes.
Soizic Guillaume est également très fière de participer à reconstruire la confiance en la justice des mineurs exploités. « Lorsque l’on se rend compte que des mineures en situation d’exploitation ont vécu des violences postérieures, on regarde les dossiers qui les concernent et on les réanalyse. Dernièrement, nous avons ouvert une information pour un ancien dossier : en le lisant, les substituts ont confirmé qu’il fallait des informations complémentaires, apporter un nouveau regard. Quand il y a une difficulté à poursuivre, on va proposer une explication de la décision par l’association d’aides aux victimes. Le but est de leur montrer qu’elles sont considérées. Qu’elles aient confiance en nous est un vœu pieux mais cela peut commencer comme ça. »
En mars, lors du bilan des six premiers mois du dispositif, la cellule de recueil d’information préoccupante a relevé 15 signalements recoupés en amont, tandis que le commissariat traite sept affaires d’exploitations sexuelles sur mineurs. Une cinquantaine de mineurs seraient pris dans l’engrenage de la prostitution sous contrainte, comme la victime des deux jeunes arrêtés à Rouen par les enquêteurs spécialisés du commissariat du Havre…
