En relançant l’abrasif dossier des retraites, Jordan Bardella acte une rupture idéologique avec Marine Le Pen et suscite l’incompréhension en interne
P lus de 100 députés à l’Assemblée, la perspective de créer un groupe au Sénat en septembre – grâce à ses résultats aux municipales – et des sondages qui lui promettent déjà une place au second tour de la présidentielle. Le tout, sans même avoir exprimé le début d’une proposition. Et surtout sans savoir qui de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella sera candidat, alors que ce choix ne sera rien d’autre que le fruit, flétri, d’une décision de justice.
Vu ainsi, l’avenir du Rassemblement national s’annonce radieux. Pour autant, si le carrosse de Jordan Bardella brille en plus de son idylle avec la princesse Maria Carolina de Bourbon des deux-Siciles et du succès de ses deux derniers livres – plus de 300 000 exemplaires vendus… –, quelques nuages menacent cette ligne d’horizon dorée à l’or fin.
Ces dernières semaines, une petite phrase du président du RN est venue froisser sa communication millimétrée.
Le 12 mai, Jordan Bardella a donné un entretien à la presse allemande qui l’a interrogé sur les retraites. La question était la suivante : est-il favorable à un âge de départ plus élevé ? « Nous sommes en train d’étudier la question », a-t-il répondu.
Si le propos se voulait le plus neutre possible, il n’en restait pas moins une pierre jetée dans le jardin de Marine Le Pen. Dans la foulée, elle a d’ailleurs pris soin de rappeler la ligne : à savoir, un âge de départ légal fixé à 62 ans et à 60 ans pour les carrières longues. Or, le 28 mai, sur LCI , il a remis une pièce dans la machine en affirmant que le « système actuel n’est pas soutenable sur le plan économique et injuste sur le plan social ». Mieux, il a ajouté que l’âge de départ ne voulait « rien dire » et insisté sur « le nombre d’années cotisées ». Il voudrait préparer l’atterrissage d’une mesure visant à supprimer l’âge de départ et à renvoyer aux oubliettes le programme de Marine Le Pen qu’il ne pourrait être plus clair.
Or, cette dissonance entre les deux figures du RN n’a échappé à personne. « Quelle bonne idée de se créer un problème sur les retraites et d’afficher une différence entre Jordan Bardella et Marine Le Pen », grince un cadre du parti, s’inquiétant des conséquences sur les militants. Le même poursuit, dépité : « Personne ne sait pourquoi il a dit ça. » Si Jordan Bardella n’a pas que des partisans au sein du RN, ses adversaires refusent néanmoins de croire à une erreur de communication. À les entendre : c’est « un surdoué de la com ». Mais il vivrait en vase clos, loin des députés. « On ne sait pas ce qu’il pense », ose l’un d’eux.
Il n’empêche, le mal est fait. En creux, cette sortie de Jordan Bardella a tout de l’acte d’émancipation qui laisse les partisans de Marine Le Pen incrédules. Et ce d’autant plus qu’à les écouter – sous couvert d’anonymat –, le programme de la campagne est très loin d’être bouclé. Lors du séminaire de mai, il a surtout été question de sujets techniques : « Il n’y a pas eu d’arbitrages programmatiques, précise cet élu. Le but était d’abord de poser des fondations avec un retour sur les municipales, les sondages, le financement de la campagne, les meetings à organiser, le choix des salles… »
Qu’en sera-t-il lors du séminaire du 12 juin ? « On n’a pas encore reçu l’ordre du jour », répond-on en interne.
Pour l’heure, au RN, tous ont le regard tourné vers le 7 juillet et ce jour où Marine Le Pen connaîtra l’issue de son appel dans l’affaire des assistants européens du FN. Si sa condamnation à cinq ans d’inéligibilité est confirmée, elle devra faire une croix sur une nouvelle candidature à la présidentielle.
En attendant, la direction a décidé de faire campagne sans tenir compte de ces sondages flatteurs qui placent le RN à 34 % au premier tour. « On garde la tête froide, on poursuit notre militantisme de terrain », souligne-t-on en interne où l’on pointe notamment une faiblesse « dans l’électorat féminin », mais aussi des trous inquiétants dans la carte électorale. En particulier dans le grand ouest : « En Bretagne, dans les Pays de Loire et la basse Normandie, nous ne sommes pas bien implantés », observe un député qui pointe du doigt un défaut d’organisation dans ces fédérations, longtemps aux mains des « plus réactionnaires ». « On a beau faire de très gros scores dans le bassin minier, si l’ouest ne tombe pas, ça ne sert à rien », appuie-t-il.
Si Marine Le Pen dit vouloir un second tour face au bloc central, en réalité, le RN mise surtout sur un face-à-face avec Jean-Luc Mélenchon : « Face à un macroniste, cela demandera plus de travail », concède un cadre du parti. Surtout, si le RN se renie sur les retraites…
