Ils sont menacés par le patron de Canal+ de ne plus travailler pour le principal financeur du cinéma français, qui leur reproche d’avoir signé une tribune s’inquiétant de l’emprise de Vincent Bolloré sur le septième art hexagonal. Derrière le collectif « Zapper Bolloré », des centaines de noms, parfois célèbres, souvent pas du tout, et des dizaines de professions représentées
Une tribune « zapper Bolloré » publiée mardi 12 mai dans « Libération » à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes , une contre-attaque dimanche 17 mai du président du directoire de Canal+, Maxime Saada , indiquant qu’il ne souhaite plus voir son groupe financer les projets des quelque 600 signataires de ce texte, et voilà la tension qui monte crescendo dans le monde du cinéma français, avec la possibilité d’une liste noire de la part du principal financeur du cinéma français .
Dès dimanche, les réactions ont été nombreuses, et ce lundi matin, le patron du Centre national du cinéma et de l’image animée, Gaëtan Bruel, un acteur de poids du secteur, a tenté de calmer le jeu en parlant de « réaction à chaud » « qui aggrave les clivages au lieu de rassembler ». En estimant que « Sur le plan de la liberté d’expression, ça pose question. Parce que le droit à la critique, ça fait partie de ce principe fondamental ».
Mais qui est visé par cette menace ? La tribune parue dans « Libération » évoque « près de 600 professionnel.les du cinéma » et cite 51 noms, par ordre alphabétique, parmi lesquels on retient les plus connus, ceux des actrices Juliette Binoche ou Anna Mouglalis, des acteurs Swann Arlaud ou Jean-Pascal Zadi, du documentariste Raymond Depardon ou du réalisateur Arthur Harari, en vedette ce lundi à Cannes où il a déjà obtenu, en tant que co-scénariste, la palme d’or en 2023 pour « Anatomie d’une chute » … On croise aussi dans cette liste mise en avant les noms de Frédéric Pierrot, l’acteur vedette de la série « En thérapie », de Florence Loiret Caille, le pilier du « Bureau des légendes » , une des séries emblématiques de Canal+.
La célébrité est une chose, la diversité en est une autre : dans la liste, il y a tous les métiers du cinéma, de la scripte au producteur, de la cheffe décoratrice au monteur. Des techniciens, des attachés de presse, des directeurs de cinéma ou de casting, des programmateurs… Sur les 18 pages de cette liste présentée comme « en évolution » – il est toujours possible pour les personnes concernées de s’associer à la tribune –, on découvre aussi, au-delà des signatures individuelles, la présence d’une quinzaine d’associations ou collectifs. Parmi eux, aussi bien le collectif 50/50, le syndicat des scénaristes et la CGT spectacle, que des festivals, dont le Festival du film indépendant de Bordeaux .
D’autres noms connus pas mis en avant lors de la publication de la tribune apparaissent, tels ceux des comédiens Bruno Solo, Yolande Moreau, Sergi Lopez, Rachida Brakni, Robin Renucci, Charles Berling, du réalisateur Dominik Moll. Surtout, cette liste témoigne, par la longue énumération de tous les métiers qui composent un tournage, de tous ceux qui gravitent autour du cinéma et de sa distribution – projectionnistes, exploitants de salles, salariés de festival… – du champ large des inquiétudes.
Cette inquiétude, c’est le collectif « Zapper Bolloré » qui l’a exprimée en lançant avec sa tribune un pavé dans la mare, après avoir réuni depuis avril en secret une cinquantaine de professionnels autour du sujet de l’indépendance du cinéma français. Et rallier pour ce faire des noms connus n’a pas été facile, raconte « Libération » , qui cite la programmatrice Marine Riou, expliquant que « même les gens courageux, normalement engagés politiquement, sont injoignables et effrayés ».
Le poids de Canal+ est écrasant, et beaucoup considèrent pour le moment que le milliardaire breton n’impose pas à ses possessions dans le monde du cinéma le virage idéologique vécu à I-télé devenue CNews ou au « Journal du Dimanche ». Mais l’entrée au capital d’UGC inquiète en ce sens que la marque Bolloré sera présente à toutes les étapes de la vie d’un film, et c’est ce qui a servi de catalyseur à cette mobilisation.
