Marius Joly – Édité par Thomas Messias – 27 mai 2026 à 6h55
Des plateaux de LCI à ceux de «Quotidien» et de France 2, jusqu'aux chaînes YouTube les plus suivies en passant par les étals des librairies, une figure semble avoir colonisé l'espace médiatique ces dernières années: celle de l'ancien espion. Tantôt analystes défense, romanciers, voire candidats de l'émission «Loups-garous» sur Canal+, plusieurs anciens agents de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) multiplient les apparitions publiques pour raconter les coulisses d'un métier qui fascine.
«La figure de l'espion mélange à la fois le fantasme, le secret, mais aussi une vision dépassionnée et équilibrée des enjeux de défense. Cela coche beaucoup de cases pour les médias» , glisse Vincent Crouzet, écrivain et ancien collaborateur de la DGSE. Au fil des années, les livres d'anciens du service se sont multipliés. Parmi eux, Profession espion (2019) d'Olivier Mas, L'Homme de Tripoli (2023) de Jean-François Lhuillier, Espion - 44 ans à la DGSE (2023) de Richard Volange ou encore Le jour où je suis devenu espion (2026) de Vincent Crouzet justement. La collection, qui s'allonge mois après mois, apporte parfois son lot de tensions au sein même du service de renseignement français.
Il y a quelques semaines, ce dernier ouvrage de Vincent Crouzet, qui détaille pour la première fois son recrutement par les services de renseignement extérieurs en 1989, a défrayé la chronique et fait réagir plusieurs anciens de la maison. Accusé d'enjoliver son rôle au sein de la DGSE et de surfer sur la réputation du service Mission –le service des clandestins, sorte de Bureau des légendes réel–, le sexagénaire s'est vu taxer d'imposteur.
Ces accusations ont été balayées par le principal intéressé, qui ne souhaite pas alimenter la polémique , lui qui a bel et bien travaillé avec le service pendant près de trente ans, mais toujours en tant que collaborateur extérieur et source prolifique d'informations.
Depuis plus de deux décennies, la communication des anciens alimente régulièrement la polémique et remonte souvent au plus haut niveau de la hiérarchie. Derniers exemples en date: les mises en examen de Jean-François Lhuillier et de Richard Volange , tous deux accusés de compromission du secret de la défense nationale après avoir été un peu trop bavards dans leurs livres respectifs, relatant, pour le premier, les coulisses de son expérience de chef de poste dans la Libye de Mouammar Kadhafi , et pour le second, la traque jusqu'à Djibouti de Peter Cherif, vétéran du djihad français.
Pour éviter ce genre de contrariété, mieux vaut passer par un contrôle strict de son manuscrit via les services de communication de la DGSE. Ancien cadre du service de renseignement et nouvelle coqueluche des médias, Olivier Mas a connu cette expérience à de nombreuses reprises. «Dès mon premier livre, Profession espion , j'avais fait le choix de soumettre le manuscrit pour relecture. En général, en tant que cadre, on s'autocensure, on sait ce qu'on n'a pas le droit de dire. Mais là, j'étais passé à côté d'un élément et j'ai dû réécrire une partie de l'histoire» , raconte cet ancien chef de poste à Beyrouth .
Après de multiples allers-retours avec le service communication , le manuscrit, encore jugé trop sensible, est rejeté. «À ce moment-là, avec mon éditeur, on fait le choix de reprendre le livre une dernière fois, de changer les descriptions et de le publier sans l'accord du service. On était prêts à aller au procès.» Le pari était risqué, mais s'avérera payant pour l'ancien agent. «Le livre a très bien marché et la DGSE l'a plutôt bien accepté. Je pense que ça a ouvert la voie à d'autres au cours de ces dernières années.»
La voie en question a peut-être été un peu trop empruntée au goût de certains, puisque l'Assemblée nationale a décidé de légiférer afin de restreindre la liberté d'expression des anciens des services de renseignement. Adopté le 7 mai dernier , l'article 17 de la dernière loi de programmation militaire inclut un contrôle renforcé de la parole des agents et donne la possibilité au ministre de contrôler avant publication les «œuvres de l'esprit» d'un agent ou ex-agent, jusqu'à dix ans après son départ. La mesure est directement inspirée des dernières mises en examen, explique la ministre des Armées Catherine Vautrin : «Des ouvrages publiés ces dernières années ont pu révéler des identités protégées et mettre en danger des agents ou des sources. C'est cela que nous cherchons à éviter.»
Les livres d'ex-agents sont tout de même parfois l'occasion de laisser fleurir une parole plus libre et positive pour le service. «Les profils d'anciens comme Olivier Mas et Vincent Crouzet sont plutôt appréciés parce qu'ils incarnent une forme de modernité, sans rompre avec les valeurs traditionnelles de la boîte» , analyse Stéphane Jah, président de l'Observatoire du renseignement. «La parole officielle est toujours très corsetée, ajoute Olivier Mas. Il est parfois bon de laisser un peu de marge aux anciens pour porter une voix plus intéressante.»
Olivier Mas, qui a lancé sa propre chaîne YouTube, Talks with a spy , en 2018, n'hésite pas à allumer des contre-feux pour défendre la DGSE face aux critiques. Celui qui a publié son cinquième ouvrage il y a quelques semaines, Ombres chinoises (Flammarion), sous l'œil bienveillant du service, fait figure de «bon élève».
Si la DGSE lâche parfois un peu de lest dans son rapport aux anciens, le service de renseignement extérieur français a largement investi dans sa propre communication depuis une vingtaine d'années. Les prémices d'une ouverture aux journalistes et aux caméras apparaissent dans le courant des années 2000, notamment avec le documentaire intitulé Soldats de l'ombre , diffusé en 2004 par «Envoyé Spécial» et entièrement tourné au sein du service.
Mais le véritable tournant arrive en 2010 avec la nomination du tout premier chargé de communication de la DGSE, Nicolas Wuest-Famôse. «Pendant très longtemps, le secret a été compris comme une garantie de la marge de manœuvre du service. Quand a été créée la fonction de chargé de communication en 2010, ce n'était donc pas du tout une évidence» , analyse Pauline Blistène, chercheuse au King's College de Londres et spécialiste du renseignement .
Après plusieurs années relativement calmes, la série Le Bureau des légendes d'Éric Rochant, diffusée sur Canal+ de 2015 à 2020, fait basculer la communication de la DGSE. «À l'époque, Éric Rochant est assez fasciné par le renseignement et la DGSE a un vrai besoin d'expliciter ses missions au grand public –en particulier comment le renseignement extérieur participe à la sécurisation du territoire intérieur, mais sans y opérer. Il y a une rencontre d'intérêts mutuels» , explique Pauline Blistène.
Plébiscitée, la série fera figure d'accélérateur inespéré pour un service de renseignement cherchant ardemment à se défaire de la vieille image des barbouzeries des années 1980 et du scandale du Rainbow Warrior . Cette réussite aura permis de faire durablement augmenter les candidatures au concours d'attaché (catégorie A) et de faire grimper le taux de confiance des Français envers la DGSE à 94% en 2020 .
Nommé à la tête de «la Boîte» (le surnom donné à la DGSE) en 2024, Nicolas Lerner fait entrer le service dans une nouvelle ère. En 2025, le haut-fonctionnaire, ancien patron de la DGSI, a accordé un grand entretien au Monde , ouvert les portes du siège de la DGSE aux caméras de LCI et accepté de répondre aux questions de la matinale de France Inter . Cette ouverture est absolument inédite dans l'histoire des services secrets. Aujourd'hui très active sur YouTube ou sur LinkedIn, la DGSE semble définitivement avoir abandonné le temps de la discrétion absolue.
