Ainsi donc oubliées les phrases assassines à Paris et à Alger ! Oubliés les renvois de diplomates… À écouter certains responsables des deux côtés de la Méditerranée, il ne s’agissait plus seulement d’un désaccord diplomatique mais d’un changement d’époque. Une page se tournait. Une autre s’ouvrait. Les observateurs comptaient les communiqués comme on compte les coups dans un affrontement.
Puis est venue la réalité. Le ministre de l’Intérieur algérien [Saïd Sayoud] est reçu à Paris [les 1 er et 2 juin. Il a été reçu par son homologue français, Laurent Nuñez, puis par le président Emmanuel Macron ]. Les canaux de coopération reprennent. Les services échangent à nouveau. Les dossiers migratoires reviennent sur la table. Les questions sécuritaires retrouvent leur place habituelle. Les administrations recommencent à travailler ensemble.
Autrement dit, les États font ce que les États finissent presque toujours par faire : défendre leurs intérêts.
La question mérite d’être posée : tout cela pour quoi ? Pourquoi toutes les foucades de Tebboune pour qu’ensuite on en arrive à tout oublier ? La France a-t-elle renoncé à son soutien au plan marocain pour le Sahara [en juillet 2024, Emmanuel Macron indiquait considérer que le plan d’autonomie du Maroc pour le Sahara occidental est désormais “la seule base” pour aboutir à une solution politique négociée] ? Car il faut le rappeler : tout ce vacarme est parti de là !
Si l’on regarde froidement le bilan de la crise, les positions fondamentales n’ont pratiquement pas changé. La France n’a pas renoncé à ses priorités en matière migratoire. L’Algérie n’a pas modifié sa lecture des questions de souveraineté. Les désaccords mémoriels demeurent. Les divergences politiques également.
Ce qui a changé, c’est surtout la prise de conscience des coûts de l’affrontement. Paris a découvert qu’il est difficile de gérer certains dossiers méditerranéens sans coopération avec Alger. Alger a constaté qu’une crise permanente avec la France produit beaucoup de bruit politique, mais peu d’avantages stratégiques tangibles.
Le paradoxe est là. Plus la crise était présentée comme historique, plus sa sortie apparaît banale. Les intérêts ont fini par reprendre leurs droits. Les dirigeants algériens peuvent manger leur chapeau.
Pour autant, soyons réalistes, cela ne signifie pas que les tensions étaient artificielles. Elles étaient réelles. Voire invraisemblables parfois. Les incompréhensions aussi. Mais la diplomatie contemporaine fonctionne rarement sur les émotions. Elle fonctionne sur des rapports de force, des équilibres et des nécessités.
Des millions de personnes circulent entre les deux pays. Les économies restent liées. Les enjeux sécuritaires traversent les frontières. Les communautés humaines existent indépendamment des humeurs gouvernementales du moment.
C’est pourquoi les grandes proclamations de rupture définitive doivent toujours être observées avec prudence. Entre États, les crises les plus spectaculaires débouchent souvent sur des compromis beaucoup plus ordinaires que les discours qui les avaient précédées.
La visite de Saïd Sayoud à Paris n’efface pas les contentieux accumulés. Elle rappelle simplement une vérité ancienne : les États peuvent se fâcher longtemps, mais ils ne peuvent pas toujours se permettre de s’ignorer.
Après deux années de tensions, de démonstrations de fermeté et de récits de rupture, Alger et Paris redécouvrent ce qu’ils savaient déjà avant la crise : la coopération reste plus utile que l’escalade.
D’où cette impression tenace qui accompagne aujourd’hui le dégel diplomatique : beaucoup de bruit, beaucoup de symboles, beaucoup de postures… Pour revenir finalement à une évidence que personne n’avait vraiment oubliée.
Criminalisation de la colonisation française en Algérie : “consensus” ou “surenchère” ?