En Allemagne, l’ambitieux plan d’interconnexion continentale, qui vise à faire de la mer du Nord la centrale électrique « la plus puissante du monde », se heurte à l’instabilité réglementaire et aux atermoiements d’investisseurs comme TotalEnergies
T ournoyant dans le vent venu de la mer du Nord, les trois grues s’affairent au-dessus du chantier. Des dizaines d’ouvriers s’activent autour d’un large puits étayé par du béton armé, hérissé de tiges métalliques. Vingt-cinq mètres sous le sol, les tunneliers forent, au rythme de 10 mètres par jour, pour faire passer six câbles haute tension dans un tunnel long de 5 kilomètres sous l’embouchure de l’Elbe. Il sera terminé cet é...
T ournoyant dans le vent venu de la mer du Nord, les trois grues s’affairent au-dessus du chantier. Des dizaines d’ouvriers s’activent autour d’un large puits étayé par du béton armé, hérissé de tiges métalliques. Vingt-cinq mètres sous le sol, les tunneliers forent, au rythme de 10 mètres par jour, pour faire passer six câbles haute tension dans un tunnel long de 5 kilomètres sous l’embouchure de l’Elbe. Il sera terminé cet été.
Si l’Allemagne était un corps, l’infrastructure Südlink serait une artère. Cette autoroute électrique souterraine de 700 kilomètres acheminera l’énergie éolienne vers le Sud industriel. Raccordement prévu en 2028. « Cela fonctionnera dans les deux sens, car l’énergie solaire produite dans le Sud pourra alimenter le Nord lorsque le vent ne souffle pas », explique Mathias Seibitz, chef de projet.
Pour compenser la fermeture de ses centrales nucléaires et réduire sa dépendance aux énergies fossiles et donc ses émissions de CO 2 , l’Allemagne a organisé en début d’année un sommet dédié à l’éolien offshore à Hambourg. Neuf pays riverains, dont la France, se sont engagés à porter la capacité éolienne offshore à 300 GW d’ici à 2050, soit l’équivalent de 250 centrales nucléaires. Objectif affiché : rendre l’Europe moins dépendante du gaz russe, qatari ou américain dans un contexte géopolitique qui rappelle chaque jour le coût de cette vulnérabilité. Pourtant, sur les 120 GW prévus d’ici à 2030, seuls 37 sont en service, en raison des délais de raccordement et d’une instabilité réglementaire chronique.
Face aux 27 cadres nationaux européens, les investisseurs hésitent. Environ 300 milliards d’euros quittent chaque année le continent pour financer les data centers américains – des fonds qui pourraient financer la transition énergétique si le cadre était plus lisible.
L’exemple de TotalEnergies illustre les hésitations qui traversent le secteur. En 2023, le géant français avait raflé la mise lors de méga-enchères, décrochant des concessions de parcs éoliens offshore à hauteur de 7,5 GW pour 12,6 milliards d’euros. Une entrée en fanfare. Trois ans plus tard, selon une enquête de la chaîne publique NDR, la firme chercherait à se défaire de ces mêmes zones, invoquant retards de raccordement et conjoncture dégradée.
Face au tollé, l’énergéticien a démenti, assurant que « l’Allemagne reste un marché clé », reconnaissant toutefois mener « un examen stratégique » de ses concessions. Une formule entretenant le doute : même les plus grands acteurs hésitent à s’engager dans un environnement aux règles instables. Les grands fonds souverains désirent pourtant investir des milliards dans la transition énergétique. « Aux yeux des Américains décontenancés par la politique anti-climat de Trump, l’Europe, avec sa stabilité et ses États de droit, fait figure de valeur refuge », rapporte un financier du secteur, au retour de New York. Mais la disponibilité des capitaux ne garantit pas le succès : la réglementation européenne ou l’incertitude politique à Berlin, Paris ou à Bruxelles peuvent encore venir contrecarrer les projets.
