Le climatologue landais Christophe Cassou alerte sur les conséquences des vagues de chaleur précoces, plus impactantes pour l’économie et la biodiversité que les épisodes estivaux
Les vagues de chaleur précoces, amenées à se multiplier, risquent d’avoir « plus d’impact » que les canicules estivales, alerte le climatologue français Christophe Cassou dans un entretien, à l’issue d’un épisode où les températures en Europe de l’Ouest ont atteint des records pour un mois de mai.
Elles interviennent en effet à un moment où « beaucoup plus de personnes travaillent » et à « un moment très sensible » pour les végétaux, en pleine croissance, souligne le directeur de recherche du CNRS, qui fait partie des rédacteurs du prochain rapport du Giec, le groupe d’experts mandatés par l’ONU sur le climat.
Cette vague de chaleur est-elle différente des vagues classiques ?
Christophe Cassou. Sa particularité est dans sa précocité. Ce n’est pas une vague de chaleur intense parce qu’on n’a pas dépassé les 40 °C. Mais cette précocité va générer peut-être plus d’impact qu’une vague plus intense aurait généré au milieu de la saison estivale.
Beaucoup plus de personnes sont exposées à ces vagues, on n’est pas pendant les périodes de congés où, entre le 15 juillet et 15 août, les entreprises de travaux publics, l’industrie… sont en congés. Là, beaucoup plus de personnes travaillent et sont exposées. Et ces vagues ont un impact en termes de pertes économiques parce qu’elles jouent sur le nombre d’heures travaillées, au-delà du risque de mortalité. Le nombre d’entreprises, le nombre de métiers, le nombre de professions qui ont cette perte d’heures de travail efficace est beaucoup plus grand en mai et juin qu’au mois de juillet.
C’est pour cela qu’il ne faut pas raisonner uniquement en intensité de vague de chaleur, c’est-à-dire en critères purement géophysiques, mais plutôt en termes de risque, qui inclut l’exposition des humains, les espèces animales, végétales…
Quels sont les effets sur ces espèces ?
On est à un moment très sensible dans le cycle phénologique, le cycle des saisons pour les végétaux et les animaux, à un moment où la croissance des plantes est maximale, où les fruits qui aboutiront plus tard en été sont en train de se constituer. C’est un moment de vulnérabilité.
En conchyliculture par exemple, les moules, les huîtres, les bulots… Le niveau de la température de la mer a augmenté de manière extrêmement rapide, et à un moment particulier de reproduction et de développement de certaines espèces comme les bulots. Si l’on prend les oiseaux, c’est le moment durant lequel les petits sont nés, il faut les nourrir, ils sont plus vulnérables. En juin, juillet ou août, ils sont déjà assez grands et moins vulnérables à l’augmentation des températures.
La ressource en eau est-elle davantage à risque ?
La demande en eau est forte maintenant, elle est forte jusqu’à ce que les cultures soient matures. Et [d’après] les premières estimations […] de l’humidité du sol, sur les premiers mètres dans lesquels la végétation pompe pour grandir […], on a vidé les sols. (Fin mai 2026, selon Météo-France, les sols français figurent parmi les 10 % les plus secs pour la saison, par rapport à une moyenne de long terme, après une dégradation rapide de l’humidité des sols au cours du printemps, NDLR).
Quel est le niveau de l’adaptation française à ces vagues de chaleur ?
On est dans une adaptation de style de gestion de crise. On court derrière les effets de changement climatique, et on n’anticipe pas le fait que les aléas vont changer, que cela va devenir plus tôt, plus intense. On s’adapte à quelque chose qui est déjà arrivé alors que l’on sait qu’on entre dans l’inédit. Donc on est toujours en retard. Or on arrive à des aberrations. Si l’on prend le cas des écoles, on est en train de penser à décaler les vacances scolaires alors que l’on n’est pas capable d’avoir pour une vague de chaleur précoce, des écoles adaptées.
Il y a deux possibilités pour ne pas être en retard. La première, c’est la mise en situation : on prend les scénarios envisagés les plus extrêmes (par exemple Paris à 50 °C, NDLR) et on détermine les cartes de vulnérabilité. Et la deuxième est de planifier pour diminuer nos vulnérabilités (lorsque ces scénarios surviennent, NDLR).
