Ce serait totalement inédit. Pour la première fois, un territoire hexagonal va peut-être se voir attribuer un statut d’autonomie. Ses habitants seraient alors reconnus comme une « communauté » à part, caractérisés par leurs particularismes linguistiques, historiques et culturels. Encore faut-il que le projet de loi discuté à partir de ce mardi 16 juin à l’Assemblée , qui concerne la Corse, soit adopté. Ce qui est loin d’être gagné.
Force est de constater que cette modification proposée de la Constitution, la deuxième seulement sous Emmanuel Macron après l’inscription de l’IVG en 2024, ne suscite quasiment aucune discussion dans le débat public. Les responsables politiques de premier plan esquivent méthodiquement la question, préférant envoyer les élus corses au front. Seul Jean-Luc Mélenchon a évoqué l’avenir de l’île lors de son meeting à Saint-Denis le 7 juin, promettant d’accorder une « autonomie étendue » à la Corse s’il est élu l’an prochain.
Il est notable que le candidat de La France insoumise, historiquement défenseur « d’une patrie commune », indivisible, se soit engouffré dans la brèche. Et ses troupes avec. À l’Assemblée, le groupe présidé par Mathilde Panot hésite entre vote pour et abstention. « Ça sort de la logique jacobine habituelle, que nous sommes supposés défendre, concède le député Ugo Bernalicis auprès de l’Opinion , mais ce texte fait appel à d’autres valeurs, dont celle du respect du vote démocratique. Nous entendons les Corses » .
Déjà en 2022, lors de la précédente campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon avait commencé à infléchir sa position. Tiraillé entre plusieurs injonctions, l’ex-député des Bouches-du-Rhône avait reconnu être « d’une vieille tradition jacobine ». « On imagine parfois que le jacobinisme est un régime rigide, nécessairement vertical, où l’on décide pour tous les autres, depuis un seul et même endroit. Mais le jacobinisme, c’est avant tout l’apologie de la citoyenneté » , défendait-il alors, convaincu que « la France n’est plus un État unitaire » .
Récemment, le député Éric Coquerel a confirmé qu’il y avait eu « une évolution » du logiciel insoumis à propos de la Corse. « Nous sommes favorables à une autonomie, affirme-t-il dans les colonnes de Corse Matin . À condition bien sûr qu’il y ait un certain nombre de garde-fous auxquels on tient. On ne souhaite pas d’une autonomie qui permette une régression sur les questions sociales » . Son groupe a donc déposé un amendement prévoyant d’ajouter une clause de non-régression sociale et écologique au projet de loi. Les Écologistes soutiennent l’initiative.
De l’autre côté du spectre politique, au Rassemblement national, l’époque est aussi à la révision des positions historiques. Il y a peu, les cadres du parti d’extrême droite étaient intraitables avec l’homogénéité de la communauté nationale, une et indivisible. Mais sur ce sujet comme sur tant d’autres (le nucléaire, les retraites, la sortie de l’euro…), un virage idéologique s’est opéré. Désormais, Marine Le Pen défend une « autonomie sous contrôle », avec la possibilité donnée à l’assemblée territoriale d’adapter les normes, et envisage de s’abstenir sur le projet du gouvernement.
Aux municipales, l’ex-candidate à la présidentielle avait déjà fait le choix d’investir l’identitaire et conservateur Nicolas Battini (pourtant condamné pour terrorisme) à Bastia et donc de s’allier au parti Mossa Palatina, qui défend « la langue corse par le soutien à toutes les logiques immersives, associatives comme publiques ». Outre le pedigree controversé du candidat, qui a passé plusieurs années en prison pour une tentative d’attentat contre une sous-préfecture, Marine Le Pen avait alors été rattrapée par ses positions passées : en 2022, elle s’opposait fermement à l’apprentissage des langues régionales à l’école. Opportunisme ou revirement sincère ?
L’histoire entre la Corse et le RN (ex-FN) a toujours été tumultueuse : on se souvient qu’en 1992, Jean-Marie Le Pen avait été empêché d’atterrir à Bastia par des militants nationalistes. Ou que deux ans plus tard, il avait été contraint de rester caché dans une salle de l’aéroport de cette même ville durant plusieurs heures. Depuis, les relations se sont réchauffées, au point que l’île a placé Marine Le Pen en tête du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 (28,5 %), dix points devant Emmanuel Macron.
D’où ce revirement récent ? Dans les colonnes de Corse Matin , la cheffe de file du Rassemblement national parle elle-même d’ « inflexion non négligeable » vis-à-vis de l’ADN de son mouvement. Et pour cause, en 2025 encore, le député Stéphane Rambaud, chargé par le RN de travailler ces questions, estimait que « chaque concession faite à des logiques autonomistes alimente une dynamique de repli, de défiance et de séparation. »
Ironie du sort, les députés de La France insoumise ont, avec ceux du Rassemblement national, l’avenir du texte sur l’autonomie de la Corse entre leurs mains. Dans une Assemblée plus fragmentée que jamais, avec respectivement 71 et 121 députés, les deux groupes peuvent faire basculer le vote d’un côté ou de l’autre. Car la position des députés siégeant sur d’autres bancs est connue. Chez Les Républicains par exemple, ce sera une opposition claire et nette. Une ligne réaffirmée par Bruno Retailleau, qui ne veut entendre parler d’aucun particularisme au sein de la République.
Selon plusieurs observateurs, les inflexions de certains partis sur la question corse sont le fruit de l’important lobbying auquel se sont livrés des élus de l’île ces derniers mois. Ainsi, l’Opinion relève que le 9 juin, une table ronde organisée au Palais Bourbon par le parti nationaliste Core in Fronte a réuni près d’une cinquantaine de députés (dans une salle prévue pour en accueillir la moitié). Reste que même s’il est adopté par l’Assemblée (une hypothèse tout à fait possible), le projet de loi devra passer les fourches caudines du Sénat. Et là, la partie s’annonce autrement plus compliquée.
