Une injonction irréaliste ? Dans le sillage du meurtre de Lyhanna, 11 ans, qui a suscité une vive émotion dans tout le pays, Gérald Darmanin a demandé aux policiers et aux gendarmes de réexaminer l’ensemble des plaintes pour violences sexuelles commises sur des enfants d’ici au 14 juillet. Et pour cause : le principal suspect dans cette affaire était visé par une plainte pour viols sur mineure sans avoir été entendu.
Mais déjà, les enquêteurs alertent sur la difficulté, voire l’impossibilité, de passer en revue 70 000 plaintes en un mois seulement. « C’est une blague ? » , fulmine l’un d’eux auprès de l’AFP. « Impossible » selon lui de réviser autant de dossiers en si peu de temps comme le demande le garde des Sceaux : « D’ici la fin de l’année, je ne sais même pas si ce serait possible… »
La colère est la même du côté des syndicats policiers. « On a plus de trois millions de stocks de procédures en attente en France » , rappelle Denis Boé, référent national investigation pour Alliance, qui ajoute : « Les stocks sont déjà surveillés et entretenus. Donc on pourra faire le recensement. Là où ça va être très difficile, c’est de pouvoir analyser chacune de ces procédures pour déterminer s’il y a une urgence particulière, si le collègue est passé au travers… » .
Les professionnels sont convaincus que cette priorité donnée aux dossiers de violences sur mineurs se fera au détriment d’autres affaires. « La réalité, c’est qu’on va mettre tous les enquêteurs sur cette tâche-là et on va surtout utiliser aussi le temps d’enquêteurs qui sont sur d’autres matières pour leur prêter main-forte » , assure Grégory Joron, le secrétaire général d’Unité.
De nombreuses sources rappellent que la réforme de la police de 2024, qui a notamment acté la création d’une filière investigation, a grandement affaibli la police judiciaire. En plus des manques d’effectifs et de moyens, mais aussi de la lourdeur de la procédure ou d’un logiciel de prise de plainte souvent défaillant, des policiers évoquent la peur d’une chasse aux sorcières. Ainsi, certains redoutent « qu’on ouvre les placards ». « Je pense que tous les enquêteurs ont malheureusement la crainte d’avoir dans leurs dossiers une affaire Lyhanna » , assure Grégory Joron.
« Ce n’est pas une faillite individuelle, c’est la faillite d’un système qui est complètement à bout de souffle et qui fait qu’aujourd’hui, on n’arrive plus à prioriser correctement parce que tous les dossiers sont importants et qu’on est toujours dans un délai très juste. Résultat, ça reste là, ça dort dans un placard et ce n’est pas relancé. On a cette crainte d’être pointés du doigt alors que le système nous noie » , assure le patron d’Unité, pour qui il manque entre « 2 000 et 2 500 enquêteurs » .
Dans le milieu, personne ne conteste le caractère urgent de ces procédures. « Les violences sexuelles sur mineurs, bien évidemment que c’est une priorité , reconnaît Denis Boé, mais il y a eu la priorité des violences intrafamiliales avant ça, après, il y a eu la priorité du harcèlement scolaire… Dans tous les cas, ce que traitent nos collègues, ce n’est que de la priorité. Donc il faut prioriser les priorités ». Un responsable territorial en gendarmerie prévient : « Tout ne peut pas être prioritaire et il y aura forcément des choses, dans tout le spectre de nos missions, qu’on ne fera pas » .
Sur LCI, le directeur général de la gendarmerie Hubert Bonneau a adressé une petite pique au ministre de la Justice puisque s’il admet que les viols sur mineurs sont « malheureusement un contentieux de masse » , il rappelle « qu’on a aussi des délais incompressibles dans les procédures, qui les ralentissent. Ça ne se règle pas en 50 minutes comme à la télé » . Un gendarme enfonce le clou : « Le contrôle est permanent, et pas ponctuel sous l’impulsion politique » . Gérald Darmanin, lui, a redit qu’il ne démissionnerait pas.
