Exposé des motifs
M esdames , M essieurs ,
L’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire, engagée progressivement depuis le début des années 2000 et accélérée à partir des réformes de 2014, a profondément transformé l’organisation du système ferroviaire français. Présentée comme une réponse aux enjeux de qualité de service, de maîtrise des coûts et de transition écologique, elle s’est traduite, dans les faits, par une désintégration méthodique du service public ferroviaire.
L’ouverture à la concurrence des services de fret ferroviaire domestiques, opérée 10 ans avant celle du transport ferroviaire, annonçait pourtant déjà les signes précurseurs de l’échec du dispositif.
Intervenue en France en 2005, la libéralisation du Fret ferroviaire a permis d’observer non seulement son inefficacité mais a également entrainé la déstabilisation de l’opérateur historique Fret SNCF. En effet, l’ouverture à la concurrence, contrairement à sa promesse première, s’est faite au détriment du développement de la part modale du fret ferroviaire.
En France, la part modale du fret ferroviaire est deux fois plus faible que la moyenne européenne (9 % en France contre 17 % en moyenne dans l’Union européenne) et elle est également en‑dessous des objectifs annoncés par l’État (18 % d’ici 2030).
En outre, dès 2005, l’ouverture à la concurrence s’est opérée sans stratégie nationale cohérente, alors même que le fret ferroviaire reposait largement sur des financements publics. Ainsi le fret ferroviaire a bénéficié de subventions et d’aides de 335 millions d’euros en 2024 en raison de la disparition de trafics jugés insuffisamment rentables. Ces aides comprenaient la prise en charge par l’État d’une partie des redevances ferroviaires pour l’ensemble des trafics, une aide financière aux services de wagons isolés, et une aide à l’exploitation du transport combiné. Ces aides représentent une perte immense de moyens puisqu’en 2005, avant l’ouverture à la concurrence, elles étaient nulles.
Ainsi, 10 ans plus tard, loin d’avoir tiré des leçons des conséquences de l’ouverture à la concurrence des services de fret ferroviaire domestiques, le gouvernement a engagé la libéralisation du transport ferroviaire.
Depuis cette mise en concurrence du transport ferroviaire, les organisations syndicales du secteur ainsi que les associations d’usagers ne cessent d’alerter sur les effets concrets et parfois violents pour les cheminots, confrontés à des organisations morcelées et à une dilution des responsabilités.
De nombreux travaux doctrinaux et analyses associatives soulignent par ailleurs l’existence de coûts de désintégration du système ferroviaire : multiplication des interfaces, perte de cohérence industrielle, affaiblissement de la capacité de planification de long terme, risques accrus pour la sécurité et la continuité du service public.
À ces coûts, s’ajoutent également des indemnités perçues par les candidats non retenus des appels d’offres. Pour l’heure estimée à 7,2 millions d’euros, ces versements non obligatoires, confortent les analyses estimant que la démultiplication des acteurs, sous couvert de la concurrence, coûtera plus cher que le service public SNCF (Société nationale des chemins de fer français).
Parallèlement, l’ouverture à la concurrence interroge la continuité des parcours et la billettique du fait du morcellement de l’offre ferroviaire et complexifie le quotidien des usagers. En effet, le manque d’articulation des offres de transports entre les régions et la liberté tarifaire accordée aux régions sur leur offre de TER (transport express régional) conduit à une multiplication des abonnements au détriment de la lisibilité et de la facilité d’usage pour les utilisateurs.
Ces coûts, largement invisibilisés, sont supportés in fine par les travailleurs, les usagers et les collectivités.
Le ferroviaire constitue pourtant un outil structurant d’aménagement du territoire, de transition écologique, de cohésion sociale et de politique industrielle. Dans un secteur aussi stratégique que le ferroviaire, l’ouverture à la concurrence ne peut se poursuivre sans évaluation, sans transparence et sans contrôle démocratique.
Il est aujourd’hui impossible de répondre de manière transparente et précise à des questions pourtant essentielles : la concurrence améliore‑t‑elle réellement la qualité du service public ferroviaire ? Contribue‑t‑elle au report modal et à la transition écologique ? Renforce‑t‑elle ou fragilise‑t‑elle l’emploi, la sécurité et les conditions de travail ? Garantit‑elle l’égalité d’accès au transport sur l’ensemble du territoire ?
La présente proposition de loi vise donc à créer un Observatoire national de l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire, placé auprès du Parlement. Instance indépendante et pluraliste, associant représentants des salariés, des usagers, des collectivités, de l’État et des personnalités qualifiées, il aura pour mission d’évaluer de manière rigoureuse, transparente et socialement les effets de l’ouverture à la concurrence.
Cet observatoire aura pour objectif de :
– collecter, fiabiliser, mutualiser et diffuser les informations afin d’en assurer la cohérence et leurs disponibilités à l’attention des acteurs et des décideurs publics ;
– évaluer l’impact de l’ouverture à la concurrence sur les politiques publiques ;
– assurer la fiabilité méthodologique des études et contribuer au développement de la recherche ;
– mettre en œuvre un programme annuel de travail et d’études pour renforcer la connaissance des domaines du ferroviaire.
L’ article 1 er crée l’Observatoire nationale de l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire, une instance indépendante chargée d’évaluer les effets de l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire de voyageurs et de marchandises.
L’ article 2 garantit la remise au Parlement d’un document gouvernemental présentant les suites qu’il entend donner aux analyses et recommandations formulées par l’Observatoire. Ce document fait l’objet d’une présentation devant les commissions permanentes compétentes de l’Assemblée nationale et du Sénat.
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proposition de loi