Exposé des motifs
M esdames , M essieurs ,
Dans la nuit du 26 au 27 mai 2026, Daniel, 19 ans, est mort d’hyperthermie après avoir travaillé toute la journée sur une charpente. L’été n’avait pas encore commencé. C’était pourtant déjà la première victime de la chaleur au travail de l’année 2026.
En 2025, au moins neuf personnes sont mortes de la chaleur au travail.
Sept en 2024.
Onze en 2023.
Derrière ces chiffres, probablement largement sous‑estimés, il y a des visages, des noms, des familles endeuillées. Il y a Alain, 50 ans, manutentionnaire dans un centre de tri de colis ; Reda, 19 ans, vendangeur rémois ; Joao Manuel, 47 ans, ouvrier du bâtiment ; Nicolas, électricien de 28 ans.
Jeudi 25 juin, alors que le mercure dépasse les 40° C à l’ombre, [cette inspectrice du travail de région parisienne] effectue un contrôle dans une boulangerie. Dans le fournil, il fait 42° C. Y travaille un jeune alternant, immigré, de seulement 18 ans. Il est seul. « Quand j’arrive dans l’établissement, il est 15 heures passées, le gamin travaille depuis 6h30. Il sue à grosses gouttes, il est épuisé mais il ne dit rien. En même temps, il cumule les statuts de précarité, entre son contrat de travail et sa situation administrative, donc il bosse et se tait », raconte l’agente.
Après la canicule, le constat d’un Code du travail bien trop permissif – M. Pierre Jequier‑Zalc
Ces drames ne relèvent pas de la fatalité. Ils révèlent un droit du travail qui n’a pas été conçu pour le climat dans lequel nous vivons désormais.
Les canicules ne frappent pas tout le monde de la même manière. Elles exposent d’abord celles et ceux qui travaillent dehors, dans des bâtiments mal isolés, dans les secteurs du bâtiment, de l’agriculture, de la logistique, de l’industrie ou de la restauration. Elles frappent plus durement encore les travailleurs et travailleuses précaires, notamment les jeunes, les saisonniers ou les personnes en situation administrative fragile.
L’Institut national de recherche et de sécurité estime qu’au‑delà de 30° C pour une activité sédentaire et de 28° C pour un travail physique, la chaleur présente un risque pour la santé des salariés. Pourtant, le droit du travail demeure insuffisamment adapté à cette nouvelle réalité.
Si le décret du 27 mai 2025 relatif à la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur inscrit des obligations légales d’adaptation dans le code du travail, il ne précise aucun seuil de température ni aucune mesure type, et les sanctions pour les entreprises ne respectant pas ces obligations sont très limitées et peu appliquées.
Les canicules qui frappent la France dès le début de l’été 2026 ne constituent qu’une des manifestations du nouveau régime climatique dans lequel notre pays est entré.
En 2023, près de 500 000 habitants du Pas‑de‑Calais ont été touchés par les inondations.
En 2024, près de 300 000 habitants de Mayotte ont été sinistrés par le cyclone Chido, tandis que plusieurs dizaines de milliers d’habitants d’Île‑de‑France et de l’Ouest ont subi les conséquences de la tempête Kirk.
En 2025, plus de 3 000 habitants de Bretagne ont été évacués lors des inondations, tandis que le cyclone Garance a provoqué près de 68 000 déclarations de sinistres à La Réunion.
La France est aujourd’hui le pays d’Europe le plus exposé aux catastrophes climatiques. Avant les années 1990, notre pays connaissait en moyenne une catastrophe naturelle grave par an. Depuis, leur fréquence a été multipliée par quatre. Désormais, six Français sur dix vivent dans un territoire exposé à un risque climatique majeur, dont quatre sur dix au risque d’inondation.
Ces événements bouleversent profondément la vie professionnelle. Ils provoquent des décès et des atteintes graves à la santé lors des épisodes de chaleur extrême, rendent certains lieux de travail inaccessibles à la suite d’inondations ou de tempêtes, entraînent la fermeture d’écoles et des difficultés de garde d’enfants, imposent des démarches administratives longues après un sinistre et rendent parfois impossible le repos dans des logements transformés en véritables bouilloires thermiques.
Notre modèle social s’est construit en créant de nouveaux droits pour répondre aux grands risques de chaque époque. Les accidents du travail, la maladie, la vieillesse, le chômage ou la parentalité ont progressivement conduit à l’édification de nouvelles protections collectives. Le dérèglement climatique crée aujourd’hui des risques sociaux nouveaux. Il appelle à son tour des protections nouvelles.
Le congé climatique répond à cette exigence. Il est inspiré du « permiso climático » porté par Mme Yolanda Diaz, Ministre du Travail du gouvernement de M. Pedro Sanchez, suite aux inondations meurtrières à Valence. Ce nouveau droit climatique instaure pour les Espagnols un congé payé allant jusqu’à 4 jours en cas d’impossibilité d’accéder au lieu de travail ou d’emprunter les voies de circulation en raison de recommandations, limitations ou interdictions de déplacement établies par les autorités compétentes, ou en cas de situation de risque grave et imminent découlant d’une catastrophe naturelle ou d’un phénomène météorologique.
Le congé climatique que nous défendons dans cette proposition de loi ne constitue ni un congé de convenance ni un congé supplémentaire. Il vise à permettre aux travailleurs et aux travailleuses de protéger leur santé, de préserver leurs proches, de faire face aux conséquences d’un événement climatique extrême ou de s’adapter temporairement lorsque leurs conditions de travail deviennent dangereuses.
Quatre‑vingt‑dix ans après les congés payés et la semaine de quarante heures, quatre‑vingts ans après la création de la sécurité sociale, un quart de siècle après les trente‑cinq heures, cette proposition de loi poursuit une même ambition : adapter notre droit du travail aux transformations profondes de notre société.
Le congé climatique constitue ainsi une première étape vers la construction d’une Sécurité sociale écologique, capable de protéger les Françaises et les Français face aux nouveaux risques engendrés par le dérèglement climatique. Comme les grandes conquêtes sociales qui l’ont précédé, il ne crée pas un droit de confort : il crée un droit de protection. Il participe à bâtir un modèle social capable d’offrir sécurité, dignité et sérénité face aux défis du XXIᵉ siècle.
L’article 1 instaure un droit de retrait pour les travailleurs dans les départements placés par Météo‑France en vigilance orange ou rouge canicule, correspondant à des risques sanitaires pour l’ensemble de la population exposée, dès lors que l’employeur ne respecte pas les obligations de prévention des risques liés aux fortes chaleurs, prévues notamment dans le décret Chaleur de 2025. Le gouvernement aura la possibilité d’étendre progressivement ce droit de retrait aux vigilances orange après l’avoir déployé pour les vigilances rouges. Ce droit ne pourra pas s’exercer dans certains secteurs soumis à des contraintes particulières, définis par décret en concertation avec les organisations professionnelles et syndicales. Comme pour le droit de retrait existant, l’exercice légitime d’un droit de retrait en période de canicule ne pourra faire l’objet d’aucune sanction ni de retenue sur salaire. De même, en cas de désaccord de l’employeur persistant après la réunion du Comité social économique (CSE), l’inspection du travail est saisie et peut mettre en œuvre, le cas échéant, une mise en demeure ou une procédure référée visant à faire cesser les manquements de l’employeur à ces obligations de prévention des risques. Au regard des conditions proposées, le travailleur n’aura plus à prouver que la canicule présente un danger grave et imminent pour pouvoir se retirer : il suffira que le département soit en canicule et que l’entreprise ne soit pas adaptée. Un tel dispositif incitera ces dernières à prendre les dispositions nécessaires.
L’article 2 crée un droit à un congé climatique de cinq jours par an, pour les personnes vivant dans des zones touchées par une catastrophe naturelle ou dans un département confronté à une canicule. Le congé climatique peut être pris en une ou plusieurs fois. La rémunération du travailleur est maintenue dans son intégralité, dans la limite du plafond journalier de la sécurité sociale (220 € par jour) mais elle est alors versée par la caisse primaire d’assurance maladie sous la forme d’une indemnité journalière. Ce congé ne se substitue pas aux congés payés annuels et est assimilé à une période de travail effectif pour le calcul des droits résultant du contrat de travail. La négociation collective pourra porter sur la durée maximale du congé, sans qu’elle puisse être inférieure à 5 jours, ainsi que sur le délai de préavis. L’employeur aura la possibilité, sous certaines conditions restrictives, de repousser d’un jour le début de ce congé, dans les cas où le fonctionnement de l’entreprise serait compromis par un trop grand nombre d’absences simultanées.
L’article 3 finance l’indemnité du congé climatique par la création d’une cotisation à la charge de l’employeur égale à 0,1 % des revenus d’activité, correspondant à moins de 2 € par mois pour une personne au salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC). Le rendement d’une telle cotisation serait d’environ 1 milliard d’euros annuels. La possibilité est ouverte de moduler par arrêté ces cotisations à la hausse ou à la baisse, comme cela est déjà le cas pour les cotisations des accidents du travail et des maladies professionnelles (AT‑MP), dès lors que l’entreprise a pris ou non des mesures pour s’adapter aux épisodes de chaleur intense et qu’elle a mis en place un plan de transition visant à réduire ses émissions de gaz à effet de serre. L’article prévoit enfin un gage classique, pour garantir la constitutionnalité de la présente proposition de loi.
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proposition de loi